Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/333

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mœurs des germains

de guerre », « Hommes d’épées », « Orientaux », « Hurleurs » ou « Voisins »[1]. Quoique les tribus germaniques connussent l’agriculture, pratiquée surtout par les femmes, et que la conséquence naturelle du travail agricole fût d’amener les populations à l’amour de la terre et à l’établissement de résidences fixes, les guerres fréquentes, les incursions soudaines et les fuites précipitées avaient fait persister chez tous les Germains un régime semi-nomade. Encore en plein moyen âge, le droit germanique rangeait la maison parmi les biens mobiliers, survivance des temps où la demeure n’était qu’un chariot, roulant à la suite des armées sur les champs de bataille de l’Occident[2] et d’où la femme, épée en main, rejetait les fuyards dans la mêlée, prête à tuer sa progéniture et elle-même si les hommes ne sortaient pas vainqueurs de la lutte.

La guerre, toujours la guerre, tel était l’idéal du Germain : le répertoire des noms propres qui prévalait alors dans les familles en est une preuve irrécusable. La plupart des appellations sont dictées par la vanité ou par la fureur guerrière : telles Sigidegun, « Épée victorieuse », et Plechelm « Casque étincelant », telles aussi Gundulf, « Loup des combats », et Walramm, « Corbeau de la tuerie », tel encore un prénom qui persiste, Eitel, Attila, en souvenir admiratif de la férocité de cet homme de sang. Que de noms et de prénoms, dont le sens primitif reste ignoré de ceux qui les emploient, perpétuent ainsi dans nos langues modernes la mémoire de ces temps de carnage !

Quoiqu’apparentés aux Grecs et aux Romains par le langage, et très probablement aussi par l’origine, les Germains contrastaient avec eux par l’état des mœurs, les institutions civiles ou politiques, ils étaient sur eux en retard d’un millier d’années par le fait de la vie guerrière à laquelle ils s’étaient voués. Tacite, qui découvrit leurs mœurs et coutumes, le fit avec l’intention évidente de les opposer ironiquement à celles de ses concitoyens efféminés. Ils pouvaient se vanter en effet des qualités que possèdent les peuples vivant au milieu de constants dangers : ils savaient gaiement supporter les fatigues, s’entr’aider vaillamment dans les combats, se sacrifier noblement pour le compagnon choisi, parler, agir, avec une rude franchise ; ils avaient aussi le sens intime et profond de la nature qui les entourait et les

  1. Mahu, Ueber den Ursprung und die Bedeutung des Namens Germanen.
  2. Godefroid Kurth, Les Origines de la Civilisation moderne, t. I, p. 70.