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l’homme et la terre. — carolingiens et normands

dans une litière de feutre, et, en un jour, ils lui font accomplir neuf promenades circulaires… ils le prennent ensuite sous le bras et le font monter à cheval ; alors ils lui serrent le cou avec une bande de soie, sans aller jusqu’à l’étrangler, puis, desserrant le lien, ils s’adressent vivement au chef : « Pendant combien de temps serez-vous notre khan ? » Le roi, dont les esprits sont troublés, répond un peu au hasard, et les sujets interprètent de leur mieux sa réponse »[1] Le khan, en guise d’oracle, révélait ainsi mystérieusement son histoire future.

Les Ouïgour, qui eurent une importance ethnique considérable dans l’Asie centrale, à une époque où le splendide amphithéâtre de la vallée du Tarim, de nos jours presque désert, était beaucoup plus populeux et parsemé de grandes cités qui dorment actuellement sous les sables arides, ne semblent pas avoir participé au mouvement d’exode dans la direction de l’occident : ayant un domaine nettement limité de trois côtés, au sud, à l’ouest, au nord, ils pouvaient développer en paix leur civilisation médiaire entre celles de la Chine et de la Bactriane. Des voyageurs bouddhistes, dont les noms nous ont été conservés par les annales chinoises, parcouraient alors cette contrée aux merveilleux horizons, non moins belle que le Piémont ou la Lombardie, et discutaient les principes de leur foi avec les nestoriens, les mazdéens, les musulmans du pays. Vers l’an mil, la nation des Ouïgour était en haute estime par sa connaissance des lettres et des arts[2] ; mais s’il est vrai, comme le croient la plupart des géographes d’après examen du sol, que les neiges aient diminué sur les montagnes du pourtour, que les torrents aient graduellement tari et que la vaste « Méditerranée » des Ouïgour se soit peu à peu racornie sous forme de marécages, déplacés de-ci de-là par les souffles du vent, le nombre des habitants dut s’affaiblir en proportion ; les foyers de culture devinrent de plus en plus espacés, et finalement le groupe ethnique n’eut plus assez de cohésion pour résister à la pression des Mongols de l’Orient. Du moins pendant la durée de leur civilisation spéciale, les Ouïgour furent-ils les intermédiaires naturels de l’Europe et de l’Asie, et c’est grâce à leur concours que les voyageurs arabes apprirent à connaître les chemins qui, après avoir franchi le grand

  1. G. de Saint-Yves, Revue scientifique, 10 févr. 1900.
  2. A. Vàmbéry, Uigurische Sprachmonumente.