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l’homme et la terre. — chevaliers et croisés

donné l’Empire ? On s’en aperçut pendant la lutte, vraiment grandiose par ses tableaux épiques, à laquelle Hildebrandt, le moine fougueux, devenu pape sous le nom de Grégoire VII (1073-1085), fit assister le monde. Monté sur le trône de saint Pierre, le pontife donna désormais des ordres à tous « de la part de Dieu tout puissant et par son autorité ». Il désigna même, mais sans succès, celui dont il voulait faire un empereur, le duc de Souabe, Rodolphe, illustré par ce vers ridicule et fameux ; Petra dédit Petro, Petrus diadema Rodolpho[1]; mais s’il ne réussit pas dans cette tentative, du moins se vengea-t-il sur l’empereur élu, Henri IV, lorsqu’il le fît dépouiller de ses habits, marcher pieds nus dans la cour glacée de Canossa, jeûner durant trois jours devant les valets moqueurs, puis demander grâce en robe de pénitent. Le pouvoir de la papauté devait être comme le soleil, éclairant de sa lumière propre, qui est celle de Dieu, tandis que le pouvoir de l’Etat est un simple reflet de lune, une lueur qui disparait aussitôt que s’est caché l’astre central.

Il est certain qu’avec Grégoire VII, l’institution de la papauté atteignit son point culminant. Plus roi que théologien, Hildebrandt s’occupa beaucoup moins d’obtenir l’assentiment des consciences que la sujétion des volontés. Tout d’abord, les prêtres lui devaient une obéissance absolue et par conséquent avaient à se détacher du monde pour appartenir entièrement à l’Eglise : le mariage des ecclésiastiques, jusqu’alors permis ou toléré, fut désormais strictement interdit, comme il l’était dans les couvents ; le prêtre devait constituer une caste nettement délimitée, n’avoir égard ni aux affections naturelles, ni conserver aucun intérêt en dehors de l’Eglise, concentrer toute son ambition dans l’armée spirituelle de laquelle il faisait partie. Sans famille, le prêtre était également sans patrie ; nul potentat, nul fondé de pouvoir séculier ne pouvait dorénavant se permettre de placer un pasteur à la tête de son troupeau : l’investiture n’appartenait qu’à Dieu, représenté par son vicaire terrestre. Tels étaient les deux principes que Grégoire mit toute son énergie à transformer en lois fondamentales et sur lesquels la papauté eut tout d’abord l’avantage. Chaque génération de souverains, pourtant, utilisant les forces qu’elle avait à sa disposition, recommença la lutte, et le problème de la nomination et de l’investi-

  1. L’Eglise donna le diadème à Pierre et celui-ci à Rodolphe.