Page:Reclus - L’Homme et la Terre, tome 1, Librairie Universelle, 1905.djvu/510

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l’homme et la terre. — potamie

des paradis, surtout parce qu’ils étaient perdus. Mais l’espérance se mêle diversement aux amertumes du passé, et de tout temps il y eut aussi des paradis de désir, des « terres de promission ». Les ancêtres avaient été heureux, les descendants ne pouvaient-ils l’être aussi ? Là-haut, sur les montagnes blanches ou vaporeuses, ou bien plus loin encore, par delà l’horizon, vers ces régions mystérieuses où se levait le soleil, ou vers ces autres lieux où l’astre se couchait dans la pourpre des nuages, ou même vers les espaces inconnus que cherchaient les oiseaux dans leurs longues
adam et ève
D’après un cylindre, recueilli par George Smith et reproduit par Delitzach.
migrations, n’est-ce pas là que l’humanité trouverait le pays de ses rêves, l’endroit sacré où il n’y aurait plus ni faim, ni soif, ni fatigue, ni servitude, ni mort ?

Chaque race, chaque peuple, chaque tribu eut ainsi ses paradis. L’histoire géographique nous en fait retrouver des centaines, brillant comme des clous d’or sur le pourtour de la planète, depuis les montagnes du Nippon jusqu’à la villa de los Cesares, dans les vallées de la Patagonie septentrionale.

On peut même se demander si, parmi les grands sommets d’accès pénible, il en est un seul qui n’ait pas été considéré comme un « paradis », comme un « Olympe », par les peuples qui les contemplaient de la base. Les « Monts Célestes » ou Tian-chan, à l’est de l’Iran, ne tiennent-ils pas leur nom de ce fait même qu’on voit en eux un monde supérieur, et combien d’autres massifs ou pitons isolés doivent des appellations analogues à un sentiment de même nature ! Tel le Mustaghata, ce mont superbe de 7 500 mètres d’altitude que Sven-Hedin essaya vainement à quatre reprises d’escalader jusqu’à la cime ! Là-haut, nous dit-on, s’ouvre une vallée charmante, où serpente une rivière sous les arbres, emplissant un lac que ne bouleversent jamais les tempêtes. Un chameau blanc paît les gazons touffus et de beaux vieillards à longue barbe, vêtus de blanc, s’entretiennent à l’ombre des pruniers chargés de fruits. Depuis des milliers de siècles, une ville, Janaïdar, habitée par des immortels, toujours heureux et souriants, reflète ses édifices dans l’eau