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ASSOCIATIONS OUVRIÈRES DANS LA GRANDE-BRETAGNE.

La misère est donc un des éléments de la question, élément que, sous prétexte de science pure, on n’a pas le droit de négliger. À un meeting pour l’avancement des sciences sociales, où l’on débattait la question de savoir si le travail est une richesse ou non, un gentleman émit l’ingénieuse idée que le « travail vivant (!) » ne se distinguait du travail mécanique ou même d’une marchandise que par la faculté qu’il avait d’être obéissant ou rebelle. Ce monsieur n’avait sans doute jamais été obligé de s’apercevoir que la force humaine ne s’emmagasine pas comme celle d’une machine à vapeur. La force physique n’est pas disposée dans un coin de l’estomac pour en être retirée à volonté et à certaines heures. Le manœuvre doit manger ou mourir, ce qui est assurément chez les pauvres une grave imperfection organique. Donc le vendeur de travail ne peut conserver sa force indéfiniment par devers lui jusqu’à ce qu’il en obtienne un bon prix. Le fabricant peut fort bien attendre toute une année pour toucher le pourcentage de son capital industriel, mais un estomac doit renouveler toutes les vingt-quatre heures son capital alimentaire.

L’ouvrier se présente sur le marché, mais à moins d’avoir les ressources de l’Association derrière lui, il doit se défaire de son travail immédiatement, parce que sa force décroît et se déprécie d’heure en heure ; il doit s’en défaire et ne pas trop marchander, parce que derrière lui se tient son camarade prêt à accepter pour son propre compte. Certes, il y a trop de travailleurs, Non que le travail manque et puisse manquer, mais la répartition des produits se fait de la façon la plus injuste et la plus désastreuse. — Qu’on nous permette de citer à ce sujet quelques paroles de John Stuart Mill, le plus grand économiste vivant de l’Angleterre :

« J’avoue n’être nullement enthousiaste de l’idéal qu’on nous présente de compétition à outrance. Je ne puis croire que notre état normal soit de nous exterminer pour défendre notre vie, de nous pousser du coude, de nous marcher sur les talons, de nous renverser, de nous fouler aux pieds, de nous écraser les uns les autres. Cet état de choses, qu’on donne comme le type idéal de la société, je le considère comme fort peu satisfaisant, et comme une pénible phase de notre progrès industriel… Quand on envisage la question à ce point de vue, l’on est comparativement indifférent à la simple accumulation de produits qui est le dernier mot de nos grossiers systèmes. Il est bon qu’une nation ne soit pas en arrière sur la production de ses voisines ; mais la production en elle-même est chose de peu d’importance, si quelque motif empêche d’en tirer parti. Pourquoi, je le demande, féliciter un riche, qui l’est déjà trop, de ce qu’il est devenu plus opulent encore ? pourquoi s’applaudir de l’augmentation du nombre des oisifs, se livrant à des prodigalités improductives ? Dans les pays arriérés et barbares, on se préoccupe de l’augmentation des produits ;