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ASSOCIATIONS OUVRIÈRES DANS LA GRANDE-BRETAGNE.

Société de se dissoudre ; des luttes d’amour-propre furent engagées, fort mal à propos, comme toujours ; l’opposition du dehors se fit plus violente que par le passé ; des doutes furent répandus sur la solvabilité des Pionniers. Ici encore le dévouement de quelques membres sauva la Société ; la caisse, qui se sentait irréprochable, brava le danger, et les sabbatistes furent mis en déroute. Et la crise des subsistances elle-même eut pour effet de démontrer aux ouvriers que vingt sous leur rapportaient davantage dans la boutique sociétaire que chez les épiciers de la ville. La faillite de la caisse d’épargne, grand désastre pour la population ouvrière de Rochdale, amena de nouvelles recrues à l’entreprise, considérée désormais comme beaucoup plus lucrative, et beaucoup plus sûre que des caisses d’épargne, lesquelles, administrées sans aucun contrôle des déposants, étaient gérées sous le bon plaisir de quelques gros messieurs bourgeois. À partir de ce moment, l’on n’eut plus besoin de courir de maison en maison pour faire rentrer le montant des souscriptions ; les versements se firent désormais au siége de la Société, la clientèle devint assez considérable pour nécessiter, en avril 1851, l’ouverture du magasin pendant toute la journée, et même sa translation dans un plus vaste local.

« Les réunions des membres du comité de direction, raconte M. Holyoake dans une charmante page, étaient comme un petit parlement d’ouvriers : les vitupérations réciproques, ce plaisir des Anglais, les grognements et murmures qu’on dit être une de leurs particularités nationales, et les petites jalousies démocratiques se reproduisaient dans ces assemblées, mais non pas dans cette proportion qui a été si fatale ordinairement chez les classes ouvrières. Chez nos Coopérateurs, le leader de l’opposition attaquait sans pitié le leader au pouvoir, et les d’Israëli de Rochdale critiquaient cavalièrement le budget des sir George Cornwall Lewis de l’endroit. Notre ami Ben, un membre bien connu du store (du magasin), n’était jamais content de quoi que ce fût, et cependant il ne se plaignait de rien ; ses yeux lançaient le reproche, mais ses lèvres ne l’articulaient jamais. Il semblait soupçonner un chacun avec une méfiance trop profonde pour pouvoir l’exprimer ; partout il allait, partout il inspectait et de tout il se défiait. En signe de désapprobation, il branlait la tête mais non pas la langue. Pendant quelque temps on craignit de voir la direction succomber sous le poids de son lugubre mécontentement. Avec plus de sagesse que n’en ont ordinairement les critiques, il s’abstint de parler jusqu’à ce qu’il sût bien ce qu’il avait à dire. Toutefois après deux années d’un terrible travail, les sombres nuages s’éclaircirent et se dispersèrent. Ben retrouva la parole et la sérénité. Il avait découvert que ses bénéfices avaient augmenté malgré ses défiances, et il n’eut pas le courage de sourciller plus lontemps à l’encontre de gens qui l’enrichissaient. À la fin, il monta pour toucher à la caisse