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ASSOCIATIONS OUVRIÈRES DANS LA GRANDE-BRETAGNE.

seurs de dividendes ; on accepta tous les souscripteurs qui se présentaient, et, avant qu’on s’en rendit bien compte, l’ennemi était dans la place, le vieux monde avait reconquis Rochdale.

Ce fut donc avec une stupéfaction douloureuse et la rougeur au front, que les Pionniers annoncèrent que, dans la Ville Sainte de la Coopération, une majorité d’ouvriers, réunis en assemblée d’actionnaires, avaient, en dépit des règlements sociaux, décidé de forclore de toute participation aux bénéfices les ouvriers, leurs confrères, qu’ils avaient embauchés dans la manufacture nouvelle. Enhardis par ce coup d’État, d’autres actionnaires à Rochdale et hors de Rochdale proposèrent et firent même accepter l’interdiction aux camarades par eux salariés de souscrire aux actions de capital ; l’Association, selon leur idée, ne devant exister qu’entre exploiteurs. Bien plus, on fit défendre aux ouvriers souscripteurs de travailler dans leur propre fabrique, sans doute pour qu’aucune atteinte ne fût portée au prestige d’oisiveté qui doit entourer le nom d’actionnaire. Accusés de socialisme et d’irréligion, les Équitables Pionniers furent très malmenés. Des ouvriers qui se connaissaient en économie politique prouvèrent en patois que le partage des bénéfices entre artisans et patrons était une doctrine communiste, une chose immorale et irréligieuse. Et si le travailleur ne devait avoir aucune part dans des bénéfices issus de l’œuvre de ses mains, à plus forte raison l’acheteur devait-il être frustré de sa part dans les gains réalisés sur lui ; à plus forte raison fallait-il que les Stores achetassent au meilleur marché pour vendre au plus cher. À les en croire, l’Équitable Pionnier devait cesser d’être le champion de l’avenir, pour s’enrôler bravement dans la corporation des négociants en denrées coloniales. « Rien n’est changé, aurait-il pu s’écrier après son apostasie ; il n’y a dans le vieux monde que quelques épiciers de plus ! »

« Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ! »

— « Ces soi-disant Coopérateurs, s’écria le Reasoner, ne sont que des égoïstes qui, substituant à l’ancien patron une centaine de maîtres nouveaux, établissent le Hundred Master’s system (le mot est resté), ou le règne des cent tyrans : Ces gens-là ne pratiquent qu’une Coopération bâtarde, ou plutôt ils font de la coalition. Les coalitions sont des unions entre maîtres, mais la Coopération est l’union entre hommes libres ; les unes se font au profit des capitalistes, l’autre a pour but l’intérêt collectif de ceux qui travaillent !

Quelques ouvriers apprenant que, grâce au nouveau système, certains de leurs camarades gagnaient beaucoup d’argent, se sont précipités sur l’entreprise, sans même se soucier d’en comprendre les principes. Aussitôt qu’ils ont été admis dans l’Association, ils se sont retournés contre ceux qui voulaient y entrer à leur tour, et se sont