Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/410

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convaincre, de tels accents, de telle paroles, qu’elle ramènera Edgar à de meilleurs sentiments.

— Qu’il soit fait selon votre volonté ! répondit le frère de Mary, ému jusqu’aux larmes de la noble conduite de cette jeune fille, qui tentait, par dévouement, une démarche si singulière pour une femme de son rang.

En ce moment, la voiture contournait le square de Trafalgar, pour remonter Haymarket.

Mademoiselle Saphir habitait, dans Dove’s street, à l’entrée de Piccadilly, un charmant petit hôtel que chacun de ses adorateurs s’était plu à orner et à embellir à tout de rôle.

Comment Saphir avait-elle passé du bouge de Bob dans cette élégante demeure ?

Nous le savons par les quelques mots que nous l’avons entendue répondre sèchement à l’honnête tavernier.

Un beau soir, un gentleman blasé, en tournée de curieux dans Spitalfields, était entré par hasard dans le lodging house de Star lane.

Là, il avait vu Sarah dont la beauté merveilleuse l’avait frappé. Il y était revenu le lendemain, puis les jours suivants, et, en y mettant le prix, il avait fini par obtenir de Bob l’autorisation d’emmener l’enfant.

Quant à Sarah, dont les instincts natifs de délicatesse et d’élégance étaient révoltés par le contact des clients de la maison, et qui ne pouvait avoir puisé dans le milieu où elle avait toujours vécu le moindre sens moral, elle n’avait mis qu’une condition à son départ, c’était de voir sa mère aussi souvent qu’elle le voudrait.

Bob y ayant consenti, Sarah avait suivi son maître.

Le soir, il est vrai, la pauvre femme avait cherché sa fille dans tous les coins de l’établissement. Malgré son idiotisme, elle avait poussé des cris à fendre l’âme, semblable à une femelle à laquelle on a enlevé ses petits ; mais le misérable l’avait fait taire en élevant la voix et en la menaçant.

Le lendemain, Londres avait compté une courtisane de plus ; voilà tout !

Jeune, adorablement belle, insouciante et rieuse, Sarah, devenue rapidement à la mode, avait troqué son nom contre celui de Saphir, qu’un de ses amants, en admiration devant ses beaux yeux bleus, lui avait donné un soir dans un moment de folie.

Cependant Saphir n’était pas heureuse au milieu de tout ce luxe qui l’entourait.

Ceux qui avaient été les témoins de ses nuits folles ne s’expliquaient pas pourquoi elle s’était faite subitement triste et rêveuse.

Il ne savaient pas, ils ne pouvaient se douter surtout que la pauvre fille fût amoureuse à son tour, et que celui qu’elle aimait d’une passion insensée restât insensible auprès d’elle.