Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/94

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« — Peur !… de quoi donc ?

« Et je pris sur mes genoux l’enfant, qui se cacha la tête sur ma poitrine.

« Je me souvins alors que, pendant la route, Koumi, mon intendant, avait raconté à mon petit James, pour le distraire, une foule d’histoires des Thugs et des légendes de Kâly. Je supposai naturellement que l’enfant était resté sous l’impression de ces récits et je me promis de les interdire désormais.

« En attendant, je m’efforçai de rassurer mon fils, en lui affirmant que toutes les histoires de Koumi n’étaient que des mensonges ; mais il répétait toujours :

« — Non, père, tout cela est vrai, j’entends Kâly qui m’appelle.

« J’étais vraiment désespéré et j’ordonnai à James de fermer les yeux.

« — Je ne pourrais pas, me répondit-il, car je ne t’ai pas tout raconté. Pendant qu’on dressait les tentes, je suis allé courir un peu en avant ; tout à coup, je me suis trouvé auprès d’un buisson, et j’ai cru qu’il s’avançait sur moi. Il m’a semblé même que ses branches s’étendaient pour me saisir.

« — Les arbres ne marchent pas, lui dis-je pour le rassurer.

« Et je le portai dehors de la tente, afin que l’air frais de la nuit le calmât un peu.

« Mais à peine eus-je jeté les yeux autour de mon campement que je jetai un cri d’alarme.

« Ces taillis, à quelques cent mètres desquels nous nous étions arrêtés, nous environnaient de tous les côtés ; et mes chiens, que j’étais étonné de n’avoir pas entendus, râlaient empoisonnés.

« À mon appel, tous mes gens bondirent de leurs nattes, lady Buttler elle-même accourut, mais les buissons semblèrent avoir répondu, eux aussi, à mon cri d’alarme, car, pour ainsi dire, ils bondirent sur nous.

« Chacun d’eux cachait un de ces monstres. Ils s’étaient approchés de nous à l’aide de cette ruse.

« J’armai aussitôt mon revolver, et m’élançai au-devant des misérables, qui, surpris de la résistance à laquelle ils ne s’attendaient pas, s’enfuyaient de tous les côtés.

« Par malheur, à ce moment même, de gros nuages noirs voilèrent la lune et l'obscurité protégea la retraite des Thugs.

« J’arrêtai l’élan de mes hommes et fis volte-face pour retourner au campement, mais je poussai aussitôt un cri d’horreur.

« Mes tentes, mes bagages, mon chariot, tout disparaissait derrière des flammes. Les Thugs avaient incendié tous ce buissons secs qui leur avaient servi d’abri. Je franchis d’un bond ce rideau de feu. Il était trop tard, ma femme et mon fils avaient disparu.

« Fou de douleur, je sautai à cheval et malgré la fumée qui m’aveuglait