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léon walras

peut bien, si l’on veut, se figurer l’État consommateur supputant, lui aussi, le nombre d’unités de services ou produits relatifs à la sécurité extérieure et intérieure, à la justice, à l’instruction, aux communications, etc., qu’il lui faudrait à la rigueur ; comparant les intensités d’utilité des unités similaires d’un même service ou produit et des unités différentes des diverses espèces de services ou produits ; voyant, les frais évalués, comment il doit employer son revenu pour se procurer la plus grande utilité effective possible ; et enfin, demandant tant de tels ou tels produits ou services. Mais la similitude s’arrête là. Tout cela fait, il n’y aura généralement, pour chaque service ou produit d’intérêt public, qu’un seul consommateur-demandeur, l’État ; et, par cela même, il n’y aura point de producteurs-offreurs, chacun d’eux devant se dire que ce qu’il ne vendrait pas à l’État, il ne le vendrait à personne.

En possession d’un principe imparfaitement démontré et même imparfaitement défini, mais néanmoins fondé jusqu’à un certain point, et désireux de l’appliquer dans le plus grand nombre de cas possible, les économistes se sont toujours efforcés d’assimiler les services ou produits d’intérêt public à ceux d’intérêt privé. C’est une erreur : il y a entre les uns et les autres une différence absolue. Le besoin des services ou produits d’intérêt privé est senti par les individus ; le besoin des services ou produits d’intérêt public n’est senti dans toute son étendue que par la communauté ou l’État. De même que les individus ne sentent pas toujours judicieusement leurs besoins, l’État non plus ne sent pas toujours judicieusement les siens, si les hommes qui le représentent ont été mal choisis. Cela est fâcheux, dans les deux cas, et il importe de remédier à la cause du mal ; mais il ne s’ensuit pas qu’il faille, dans le second, s’en remettre aux individus du soin de demander les services et produits d’intérêt public ; car il est certain qu’alors ces services et produits ne seraient le plus souvent ni demandés ni offerts, ni produits ni consommés. Aussi les économistes qui ont prétendu soumettre la production des services publics à la règle de la libre concurrence ont-ils commis une méprise que leur ton d’assurance et de plaisanterie ne rend que plus lourde et plus inexcusable. Ils ont compromis la science politique autant que la science économique ; ils ont porté la confusion dans toute la science sociale.