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REVUE. — CHRONIQUE.

des armes loyales, qu’il descende avec elle sur le terrain de la discussion, qu’il essaie d’amener l’opposition à son avis, de la convaincre et de l’absorber, et le bon sens n’aura rien à reprendre dans sa victoire.

Le bal de M. le Président du Conseil a été brillant et rappelait les plus belles fêtes de l’empire ; M. Périer avait eu le bon esprit d’inviter à cette solennité les principaux membres de l’Opposition, aussi bien que les soutiens du ministère.

Tout le corps diplomatique s’était donné rendez-vous au bal de l’Intérieur. Ces messieurs ont paru en général assez dédaigneux de la société qui les entourait. Il y avait dans leur sourire et leurs manières plus de bienveillance polie que d’animation affectueuse. Il ne faut pas s’en étonner, et le contraire serait à coup sûr beaucoup plus surprenant. Comment voulez-vous que lord Granville, le comte d’Appony, le comte Pozzo di Borgo, habitués qu’ils sont dans leur patrie à ne hanter que l’aristocratie, accoutumés sous la restauration à ne coudoyer ici même que des ducs et des marquis, se résignent du premier coup à voir danser devant eux, dans le salon même où ils discutent les intérêts de l’Europe entre une waltz et une galoppade, des gens de rien, des hommes nouveaux, comme on disait dans la vieille Rome, au temps même de la république. On a beau décider au palais Bourbon qu’à l’avenir personne en France ne pourra être poursuivi pour s’être paré d’un faux titre de noblesse, la Russie et l’Autriche ne tiennent aucun compte de cette décision ; et puisque nous n’avons pas encore trouvé moyen d’obliger l’Europe à changer d’ambassadeurs, il faut nous contenter de ceux qu’elle nous envoie.

Et si l’on veut réfléchir un instant, on ne s’étonnera pas sans doute que le corps diplomatique, qui n’a pas les mêmes raisons que le président du conseil pour ménager l’opposition, ne l’accueille pas comme lui le sourire sur les lèvres.

Le faubourg Saint-Germain a boudé M. Périer, qui peut-être le lui rend bien. On ne comptait guère dans les salons que des comtes et des ducs de la façon de Napoléon. Mais cette noblesse-là n’est pas de pur sang, et ne vaudra guère que dans trois siècles, si dans trois siècles il existe encore quelque part une noblesse.

Les toilettes étaient riches plutôt qu’élégantes et gracieuses. C’était une sorte de vanité grave et calculée, plutôt qu’une profusion étourdie et joyeuse du bruit qu’elle fait. C’était le même éclat qu’en 1808. Mais à vingt-quatre ans de distance, les mêmes colliers et les mêmes bracelets, les mêmes rubis et les mêmes diamans, placés sur d’autres épaules, aussi fraîches et aussi pures, aussi jeunes et aussi belles, semblaient avoir changé de nature, et ne retrouvaient pas leur charme et leur puissance. Et pourquoi ? je vous le demande. C’est qu’en vingt-quatre ans, la nation a passé par de terribles et douloureuses épreuves ; c’est que ses cheveux ont blanchi, que son sang est glacé ou attiédi, qu’elle a vu disparaître, une à une, ses plus chères et ses plus douces illusions, qu’elle ne croit plus guère aujourd’hui aux rêves dont elle se berçait en 1808. La gloire ! Elle en est lasse et rassasiée de la liberté ! elle en a goûté, elle sait