Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 7.djvu/266

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chemin ; toi si fière, si hardie ; toi à présent si nue, si déchirée, si défaite ! ah ! si l’on ne voyait pas à tes côtés la cicatrice de la lance et les clous qui t’ont clouée à ton poteau, qui dirait de toi en passant: C’est la France ? Qu’as-tu donc fait pour porter si haut à ton calvaire ta couronne d’épines, et pour boire si long-temps à ton verre ton fiel d’infamie ? Depuis plus de trois jours tu es descendue dans ton sépulcre, toi, l’hostie des nations. Ta pierre est bien pesante, si tu ne l’as pu remuer, et les soldats qui te gardent restent bien long-temps éveillés sur ta colline. Partout où je regarde, les peuples s’asseient sur leur porte, en criant aux passans : Holà, beau voyageur, arrêtez-vous sur notre banc, pour nous dire si vous n’avez pas vu sur sa montagne la France déjà ressuscitée de son sépulcre.

Oh ! non, la France n’est pas ce que vous dites. Elle n’est pas morte ni descendue dans son sépulcre: c’est une fille de grand nom qui pleure sur son lit, et tous ses rideaux fermés ; elle pleure goutte à goutte sa honte sur son chevet ; mais sa honte est sa gloire, mais son mal est fécond, et chacune de ses larmes qui tombent sur ses joues, fait scintiller un monde nouveau à son soleil. Sèche tes larmes, noble fille : elles brûlent tes joues. Ce n’est pas le temps de pleurer, c’est le temps d’ouvrir ton balcon pour crier sur la place à tous les voisins assemblés: Que chacun fasse la fête chez lui. Savez-vous ? La France enfante l’avenir.

Tant d’autres pensées du même genre m’assaillirent sur cette pierre, que mon cœur était près de se fendre, et qu’il m’est impossible de me les rappeler dans aucun ordre. Pas un des lieux que j’avais vus ne m’avait ébranlé à ce point. La nuit était arrivée : quelques étoiles paraissaient déjà. Quoiqu’il ne fit aucun vent, il me semblait qu’elles étaient battues dans le ciel par une tempête invisible, comme mon âme dans ma poitrine. Je regagnai la grande route par le village de Gazzolo: c’est à peine si mes genoux me portaient, et, quand j’arrivai à Vicence, la porte était depuis long-temps fermée.


Venise, 18 juin 1832.


EDGAR QUINET.