Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 7.djvu/657

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


le pauvre mulâtre sont venus disputer aux forêts, et sur lequel ils ont bâti leur cabane ignorée. Le bruit des torrens qui tombent des hauteurs, le son des clochettes d’une troupe de mules, la voix de leur conducteur arrivent seuls à vos oreilles, dans le calme universel. Vous gravissez lentement un chemin où se jouent les rayons du soleil, à travers la voûte des arbres ; vous traversez des ruisseaux murmurans, des eaux qui se brisent sur les roches éparses de leur lit, quelques ponts placés sur des abîmes. Les pluies de l’hivernage ont creusé de profonds sillons sur la route ; souvent la jambe de votre mule s’enfonce entre les arbres couchés en travers, pour l’affermir. Par une coutume touchante, chaque muletier, en passant, met un rameau dans les endroits périlleux, pour vous avertir du danger qu’il a couru, ou coupe une branche, pour remplacer celle que les eaux ont emportée. Enfin vous arrivez à la cime des montagnes : vous faites halte ! Un océan de forêts se développe devant vous, immense comme l’océan des eaux, sublime comme lui, incommensurable, sans bornes. À vos pieds, dans un lointain bleuâtre se déroule la plaine que vous avez parcourue la veille. Une nappe d’eau étroite, tachetée de quelques points noirs, brille au soleil, à l’extrémité de l’étendue : c’est la baie de Rio-Janeiro avec ses îles. Quelques taches blanches paraissent sur ses bords : c’est la ville aux sept collines, réduite à rien et perdue dans l’immensité de l’espace. Humiliez-vous comme elle.

Qu’est-il besoin de vous en dire davantage ? Vous êtes sur la terre des merveilles ; marchez devant vous, sûr qu’elles ne vous manqueront pas. Ce que vous venez de voir n’est rien encore : d’autres scènes vous attendent.

— Ceci est beau, dis-je à mon compagnon, je voudrais que le sort eût placé ma vie dans ces forêts.

— Senhor, me répondit-il, je crois que vous perdez la tête. Depuis que nous sommes en route, il n’y a pas moyen de vous arracher une parole. Vous vous arrêtez à chaque pas, pour contempler de l’eau, des arbres qui ne sont bons à rien, des oiseaux que Dieu confonde avec leurs cris éternels. Est-ce que, de l’autre côté de l’eau, vous n’avez rien de tout cela ?