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AU-DELÀ DU RHIN.

Là, cependant, a régné, dans sa pompe et sa majesté, le génie germanique ; là on a fait des empereurs ; les électeurs s’y rassemblaient pour choisir la main capable de porter le globe des Césars. Aujourd’hui Francfort est sous la double discipline de l’Autriche et de la Prusse ; cette ville est libre sous la baguette impériale et prussienne. Mais pourquoi regretter sa liberté, quand elle-même n’y songe guère ? Avec son sénat qui gouverne, son corps législatif qui discute et vote les lois, et ses députés permanens de la bourgeoisie, Francfort a toute la police nécessaire à un caravansérail.

Goëthe y naquit : admirable occurrence ! Goëthe ne saurait être ni Prussien, ni Saxon, je vous laisse à penser s’il pouvait être Autrichien ; il devait être le moins Allemand possible, en poussant à son apogée le génie de l’Allemagne. Dans Francfort Goëthe passa son enfance ; il écoutait les rumeurs venant de la Saxe et de la Silésie qui répandaient en Europe le nom de Frédéric ; il nous a raconté lui-même dans sa vie[1] comment les entreprises du roi de Prusse avaient mis la division dans toutes les familles et dans la sienne ; on se partageait entre l’empire et la nouvelle monarchie ; le père de Goëthe tenait pour l’empereur ; l’enfant bondissait à la lecture des victoires de Frédéric. L’oreille de Goëthe devait encore être remplie par le bruit d’autres triomphes. Les habitans de Francfort ont à peine aujourd’hui pardonné à l’auteur de Werther et de Goëtz, de Berlichingen de les avoir quittés de bonne heure pour ne plus les revoir. Eh ! messieurs, il allait vaquer loin de vous et de votre négoce aux affaires de son esprit ; contentez-vous d’être ses concitoyens ; briguez encore l’honneur de lui élever un tombeau qui témoigne de votre gloire, ou plutôt gardez vos statues, bourgeois et bourguemestres, elles semblent trop vous coûter, et vous les faites trop attendre.

Sur les rives du Rhin règnent des contrées fertiles où l’homme, pour répondre à la force de la nature, s’est toujours montré énergique et actif. Là se sont passées les grandes scènes des migrations germaniques du cinquième siècle ; les hordes qui s’apprêtaient à devenir des nations se serrèrent les unes contre les autres sur ces

  1. Mein Leben.