Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 20.djvu/40

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guerre augmenta aussi sa disposition aux idées superstitieuses. Dès sa plus tendre jeunesse, et par un penchant particulier autant que par l’esprit du temps, il avait été frappé de la concomitance de certains phénomènes naturels avec de grands troubles dans l’ordre moral. Au temps où nous sommes arrivés, cette disposition était assez forte pour qu’il s’effrayât même d’un été pluvieux ou d’un débordement de l’Elbe. Au reste, la société étant profondément troublée, il était inévitable que des évènemens graves quelconques suivissent de très près des accidens de ce genre. Il en concluait que ceux-ci étaient une menace du ciel, et ceux-là l’effet de cette menace.

Ajoutez à cela un peu plus de confiance dans les songes qu’il ne convenait à un homme si sensé, presque de la foi dans l’astrologie divinatrice, et aucun éloignement pour la chiromancie, quoiqu’il se défendît avec raison de l’accusation d’y croire aveuglément. J’ai dit que l’esprit du temps était pour beaucoup dans ce penchant superstitieux ; mais le plus fort venait d’une extrême curiosité, jointe à beaucoup d’esprit d’observation, et de l’état encore si imparfait de la physique et de l’astronomie. Melanchthon savait tout ce qu’on en enseignait dans les écoles, et en écrivait fort pertinemment ; mais c’était trop peu pour avoir le doute philosophique, également éloigné de la superstition et de la crédulité, et qui doit être le point où se fixent tous les esprits élevés et sages dans ces matières. Car, pour nier obstinément qu’il y ait un rapport quelconque entre les faits naturels et les faits moraux, et que l’homme reçoive quelque influence mystérieuse soit de la marche de ces grands corps qui roulent dans l’espace, et qui sont aussi bien que l’homme des parties du même tout, soit de la forme physique que la nature lui a imprimée en naissant, c’est une témérité qui n’est guère moins déraisonnable que de reconnaître que cette influence est souveraine, irrésistible, et de s’y soumettre comme le Turc à la fatalité. D’autre part, ne s’en point soucier du tout, et vivre au sein de cette harmonie, et en quelque sorte par elle, sans en adorer au moins le secret, est d’un épicuréisme grossier, peut-être trop commun à l’époque où nous vivons. Pour moi, j’admire les esprits éminens du XVIe siècle d’en avoir été si vivement préoccupés, et Melanchthon, en particulier, d’avoir poussé cette préoccupation jusqu’à l’inquiétude, et d’avoir assez estimé l’homme pour chercher, même au risque d’un peu de superstition, à rattacher sa vie à l’ordre universel.

Dans le temps de la guerre des paysans, il écrivait à Camérarius des lettres pleines de tristesse, où l’on voit, dans toute sa naïveté,