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une idée. Des femmes, des enfans, s’en vont tout effarés à travers la ville en criant : Gryndabud, gryndabud (nouvelle du dauphin) ! A ce cri de bénédiction, toutes les portes s’ouvrent, toutes les familles sont en rumeur : c’est à qui, ira le plus vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt à fendre la lame avec l’aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et le landfoged accourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du mât la banderolle danoise. Quand tous les pêcheurs sont réunis à l’endroit désigné, ils se mettent en ordre de bataille, s’avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle ; ils enlacent dans cette barrière les dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent jusqu’à ce qu’ils les amènent au fond d’une baie. Là, le cercle se resserre, les dauphins sont pris entre la terre et les bateaux, arrêtés d’un côté par la grève où le moindre mouvement imprudent les fait échouer, retenus de l’autre par des mains armées de pieux. Dans ce moment-là seulement, les pêcheurs sont préoccupés d’une singulière superstition. Ils ne veulent voir sur le rivage ni femmes, ni prêtres, car ils prétendent que les femmes et les prêtres doivent mettre en fuite le dauphin. Une fois que cet obstacle a disparu, il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent, égorgent, massacrent ; le sang ruisselle à flots, la mer devient toute rouge, et ceux des dauphins qui pourraient encore s’échapper, perdent dans la vague ensanglantée leur agilité instinctive, et tombent, comme les autres, sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines. Quand le carnage est fini, on traîne les dauphins sur le sable ; le syssehnand apprécie la valeur de chaque poisson, leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D’abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi, pour l’église, pour les prêtres, une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui se sont associés à la pêche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir le plus gros de tous les dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont souffert quelque avarie dans cette expédition, ont une part supplémentaire ; enfin, on en réserve encore une partie pour les propriétaires du sol où la pêche s’est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays. Quand le partage est achevé, les animaux sont dépecés, on en tire la peau qui sert à faire des courroies, la chair et le lard qui forment une des meilleures provisions de la famille féroienne. Avec la graisse on fait de l’huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la contenir. Les entrailles doivent être portées par chaque bateau en pleine mer, afin de ne pas infecter la côte. Un dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d’huile qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à peu près la même valeur. Le pêcheur recueille avec soin tous les débris de sa capture, et s’en retourne en triomphe dans sa famille.

Les maisons que l’on trouve le long des côtes sont en général plus vastes et plus comfortables que celles de Thorshavn. Elles se composent, comme dans