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toutes les campagnes du Nord, de plusieurs petits bâtimens, dont chacun a une destination particulière. D’abord on aperçoit le corps de logis, élevé près de l’enclos, construit moitié en pierre, moitié en bois. Il y a là une large cuisine, une chambre où les femmes se réunissent pour tisser le vadmel, une autre où l’on garde les provisions. A côté est l’étable, un peu plus loin une grange avec un four en terre où l’on fait, comme dans le nord de la Finlande, mûrir l’orge en l’exposant pendant vingt-quatre heures à une température ardente ; puis deux ou trois cabanes en planches disjointes. Le fermier y suspend au mois de novembre des moutons tout entiers au moment où ils viennent d’être égorgés. L’air qui pénètre de tous côtés dans la cabane les dessèche peu à peu. Au mois de mai ou de juin, cette viande ainsi séchée est ferme, compacte, pleine de sue. On la mange sans la saler et sans la cuire, et, dussé-je choquer le goût des gastronomes, j’avouerai que j’en ai mangé plusieurs fois avec plaisir. C’est, du reste, un aliment très commode pour le pêcheur. Au moment d’entreprendre quelque excursion, il entre dans son kiadl, coupe un quartier de mouton, et s’en va sans avoir à songer ni au feu de la cuisine, ni aux épices. La plus belle habitation que nous ayons vue est Kirkeboe. Elle est située entre la mer et les montagnes, auprès d’une petite île toute peuplée d’éder. Là s’élevait autrefois un couvent de moines dont on ne voit plus de vestiges ; là demeuraient les évêques catholiques. Près de la maison du fermier, on aperçoit encore les murailles d’une église gothique, dont l’évêque Hilaire voulait faire la cathédrale des Féroé. Mais la réformation mit fin aux travaux, et cette église inachevée est là comme un monument de la chute rapide du catholicisme dans ces îles lointaines.

Le caractère des Féroiens est doux, honnête, hospitalier. L’isolement dans lequel ils vivent, la monotonie de leurs travaux, leur donnent un phlegme habituel qui touche de près à l’indolence. La nature sombre qui les entoure les rend taciturnes et mélancoliques ; mais les rudes excursions auxquelles ils sont souvent condamnés, les soins matériels qui les obsèdent n’éteignent point dans leur cœur le sentiment de pitié pour les autres. Au milieu de leurs souffrances, ils se souviennent de ceux qui souffrent. L’étranger ne frappe jamais inutilement à leur porte, et le pauvre n’implore pas en vain leur commisération. S’il se trouve dans le district quelque orphelin en bas âge et sans fortune, on peut être sûr qu’un paysan se hâtera de le prendre sous sa protection et de lui donner asile.

Le meurtre est parmi eux une chose inouïe, les querelles sont rares et peu dangereuses. Les annales judiciaires des différentes îles n’ont guère d’autres crimes à enregistrer que des vols de peu d’importance. Les mœurs sont pures. A peine compte-t-on chaque année un ou deux enfans naturels dans tout le pays. Autrefois, quand une jeune fille devenait enceinte, elle devait payer une amende ; si ensuite elle se mariait, au lieu de poser sur sa tête, comme les autres, une guirlande de fleurs, elle était condamnée à porter une calotte rouge. Maintenant encore, quand un cas pareil se présente, elle est privée des deux chevaliers