Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/10

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ce nom. Il semble qu’il n’y ait plus pour eux de public. Là où il y a tant de juges, les admirateurs sont rares. Or, la gloire est l’admiration universelle, et les grands hommes ne vivent que par la gloire. En même temps, les affaires sociales sont devenues quelque chose de si vaste et de si connu, qu’aucune intelligence ne peut les dominer, que toute intelligence se croit capable de les comprendre. Tout est donc plus difficile et moins mystérieux. Les hautes ambitions, gênées, entravées, surveillées, ne peuvent compter sur aucun prestige. On ne croit plus à la puissance individuelle. Ainsi, tout ce qui se fera de mémorable ne devra désormais s’opérer que par le concours de tous. Et qui peut aujourd’hui égaler tout le monde ? Qui peut prétendre à mettre du sien dans les choses humaines ? Ceux à qui l’histoire a donné le titre de grands, ont pris leurs aises avec leurs contemporains, et quelques sacrifices qu’ils aient faits à la nécessité, ils ont presque toujours agi en maîtres, et donné l’impulsion à leur siècle. Il en est peu dont la vie tout entière ait été autre chose qu’un long et prodigieux effort pour faire consentir le monde à la liberté de leurs passions. Une personnalité qui s’impose, tel a été jusqu’ici le signe de la grandeur. Un pareil privilège est-il possible à présent, et n’a-t-il pas à jamais péri avec tous les privilèges ?

Il y a eu pourtant un homme, un seul peut-être, qui certes a mérité la gloire, et qui n’a violenté ni son temps ni son pays, qui s’est fait admirer de notre siècle en respectant ses principes, et dont la renommée n’a rien coûté à la conscience de l’humanité ; un homme qui a partagé et soutenu toutes les idées vraies, toutes les passions légitimes de notre époque, sans en connaître ni les excès, ni les chimères, ni les faiblesses ; qui est parvenu à faire dominer son nom dans l’événement le plus national, et qui a été grand dans une révolution ; grand par la guerre et par la politique, dans la liberté et dans le gouvernement, pour les philosophes et pour le peuple ; un sage enfin et un héros : c’est le général Washington.

Voilà donc un exemple ; et, dût-il rester unique au milieu des sociétés modernes, il serait bon et juste de le rappeler à leur mémoire ; il serait surtout utile de le retracer à la France, de l’opposer à l’incrédulité qui se répand en matière de grandeur et de gloire. Notre pays n’est jamais le dernier à se jeter dans le scepticisme qui décourage, dans le dédain qui rabaisse. Ç’a donc été une heureuse idée que de mettre sous ses yeux, dans leur pureté la plus authentique, les titres irrécusables de Washington à l’admiration des deux mondes, que de nous montrer dans un même tableau les droits des