Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/461

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mais à de longs intervalles. Quel grand poète n’eût-il pas été avec sa force de production, s’il n’avait point prodigué sa fécondité naturelle en tout sens, avec tous les hasards !

Je l’ai dit, la critique, entraînée par ce grand triomphe dramatique, fut en général favorable à Agamemnon, et il y eut dans les journaux un concert unanime d’éloges. Les protestations contraires ne vinrent que plus tard, en 1804, lors de la reprise ; elles s’élevèrent de la part de Geoffroy avec une violence inouïe. L’action, au dire du feuilletoniste, est horrible, atroce, dégoûtante (ce qui tombe sur Eschyle, mais peu importe) ; c’est une mauvaise caricature de Crébillon, et Pradon connaissait mieux l’art. Quant aux personnages, ils sont tous bas et crapuleux. « Agamemnon est une bonne pâte de mari, qui, par sa stupidité, peut être comparé au vieillard de nos comédies Cassandre n’est pour nous qu’une folle ou une diseuse de bonne aventure. Strophus est aussi empesé que M. Bobinet, et le petit Oreste aussi sot que le comte d’Escarbagnas… Pour Égisthe, ce n’est qu’un gascon, un misérable héros de tripot et de mauvais lieu, admiré par des badauds… » Geoffroy avait trop bien dîné quand il écrivait ces lignes. Il n’eût certainement pas été de cet avis en 97, lors des premières représentations ; en digne abbé du XVIIIe siècle, heureux d’être affranchi de la soutane par une révolution, il avait même loué dans un journal le poème fort leste des Quatre Métamorphoses, auquel nous arriverons tout à l’heure. Dans l’intervalle, le crédit de M. Lemercier auprès de Bonaparte était tombé, et le ton du critique devait répondre à la colère du maître. Mais nous n’en sommes encore qu’au directoire.

Au milieu de l’élégante dispersion de cette époque, qui renouvelait au seuil de l’empire les mœurs étourdies de la régence, l’auteur d’Agamemnon, dont l’esprit aimable et poli rehaussait la gloire déjà brillante, était partout recherché et faisait le charme des salons si courus de Mme Tallien. Ferme dans ses croyances politiques, mais indulgent pour les personnes, il devint à la fois l’ami du républicain David et du royaliste Delille, de Bernardin de Saint-Pierre et de Mme de Staël ; il vit aussi très intimement dès-lors deux hommes bien spirituels et depuis fort célèbres, qui devaient se distinguer par une égale et extrême fidélité, l’un à sa foi politique, l’autre à sa fortune, je veux dire le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand. Les mœurs du directoire que nous verrons se traduire tout à l’heure, en leur nuance la plus libre, dans un très fin et trop habile opuscule de M. Lemercier, étaient peintes aussi avec vérité dans sa comédie de