Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/215

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ne rien cultiver. Beaucoup, sans un aussi pieux motif, suivent l’exemple de ses descendans ; nulle part on ne découvre les disciples de la Science du bonhomme Richard. Les artisans eux-mêmes n’ont entre les mains que l’histoire de Charlemagne et de ses douze pairs, et les classes élevées ne connaissent que l’héroïque et poétique Camoëns. Si les actions ne portent pas l’empreinte de ces lectures chevaleresques, elles n’en influent pas mois sur les goûts et les sentimens. On a cru qu’il suffisait de décourager les Portugais de leur gloire, de les éloigner de leurs souvenirs et de les dégoûter d’eux-mêmes pour les faire libres, et on s’étonne que le peuple ait assez conservé le sentiment de ce qu’il était pour ne pas applaudir à son déshonneur et à sa ruine ! Respectez-le, vous qui essayez de le gouverner ; ne l’asservissez pas à sa mélancolie, si vous voulez le rendre fier et actif. Suivez la route que vous indiquent l’histoire, les mœurs et la caractère de la nation. Ce n’est pas par l’humiliation qu’on élève un peuple à la liberté.

Cependant il y a quelque profit à tirer des troubles et des désordres même ; les révolutions successives n’ont pas eu pour unique résultat d’abattre le caractère national ; elles ont en même temps détruit beaucoup de maux matériels, des vices rongeurs et parasites. L’aébolition des ordres mendians à elle seule pèse d’un grand poids dans la balance, et le peuple s’est accoutumé à jouir de certaines améliorations, tout en les maudissant. On ne peut pas revenir sur ses pas ; je le dis avec joie, il est plus impossible aujourd’hui de restaurer complètement l’ancien gouvernement, qu’il n’est difficile d’édifier le nouveau. On doit de toute nécessité fondre les idées modernes avec les vieilles mœurs, laisser aux dernières la forme et l’apparence, et donner aux premières la réalité. Il faut à tout prix que la nation prenne virtuellement part à son gouvernement, que ses vœux l’accompagnent, que son esprit l’inspire. Quand la question se pose sur la nationalité du gouvernement, le choix n’est pas tant entre la liberté et le despotisme qu’entre la vie et la mort.*

Pour sortir des généralités et donner un exemple précis, appliquons ces idées aux titres et aux majorats. Rien ne paraît moins compatible que ces deux choses avec les institutions modernes ; elles subsistent pourtant en Portugal. Malgré plusieurs révolutions, elles n’ont pas subi de profondes atteintes. Voyons s’il serait possible de les modifier, tout en respectant les mœurs du pays.

On veut appeler le peuple portugais à la liberté ; le premier point est de le fixer au sol, de l’attacher au travail. Si vous tenez à lui donner des habitudes de propriétaire et d’industriel, obtenez, avant tout, qu’il honore ces professions respectables comme elles méritent d’être honorées. A la manière dont il est fait, vous n’y parviendrez jamais, tant que brilleront devant ses yeux des distinctions de vanité, et qu’il sera si facile de les conquérir. Toujours un Portugais ambitionnera d’être un gentilhomme, et non point un commerçant et un industriel. Il méprisera la juste considération qu’il pourrait obtenir par son travail, sa probité et sa fortune, et n’aspirera à rien de plus qu’à devenir un parvenu subalterne. Il est urgent de combattre cette tendance ;