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par des courans, et des traces d’animaux. C’était tout ce qu’il fallait pour leur donner un peu de consolation dans leur infortune. Leur provision d’eau était épuisée, leurs vivres ne pouvaient pas durer long-temps. Ils allaient pouvoir remplir leurs barriques, ils espéraient tuer quelques-unes de ces bêtes sauvages dont ils apercevaient les vestiges sur la neige, et les arbres leur serviraient à construire une cabane pour se tenir pendant l’hiver à l’abri de la férocité des ours et de la rigueur des frimas.

Dès le lendemain de leurs désastres, ils se mirent à l’œuvre. Ils transportèrent sur la grève tout ce qui pouvait leur être le plus utile ; ils bâtirent leur maison. Les derniers jours d’été touchaient à leur fin, si l’on peut appeler été ces quelques semaines où un pâle soleil apparaît dans les brumes humides des régions boréales. Déjà le ciel devenait plus sombre, le vent plus aigu, et les glaces plus épaisses. Le 16 septembre, l’eau de la mer, qui avait encore conservé un certain mouvement, gela tout à coup. Le 23, un de leurs compagnons mourut, et ils ne purent lui creuser une fosse dans la terre, tant la terre était dure. Ils l’ensevelirent dans une fente de montagne, près d’une chute d’eau. La semaine suivante, il gelait si fort que, si l’un d’eux, en travaillant, mettait un clou dans sa bouche il ne pouvait l’en retirer sans s’arracher la peau des lèvres. La neige alors tombait à gros flocons ; elle ferma bientôt l’entrée de leur hutte, elle couvrit la hutte toute entière : les malheureux ne pouvaient plus sortir. Ils parvinrent cependant à se frayer un chemin à travers ces masses de neige, c’était pour aller chercher le reste de leurs vivres et quelques tonnes de bière et de vin dans leur bâtiment. Mais la bière était gelée ; on la coupait par morceaux pour la faire fondre devant le feu, et lorsqu’elle était liquéfiée, elle n’avait plus que le goût de l’eau. La gelée avait fait éclater des tonnes cerclées de fer, et le vin de Xérès même n’avait pu résister à l’action du froid. Quand on essaya d’en tirer quelques gouttes on ne trouva qu’un morceau de glace.

Bientôt les derniers rayons d’un soleil sans chaleur, qui de temps à autre projetait encore une lueur fugitive à la surface du ciel, disparurent complètement. Une nuit profonde voila l’espace, et, dans cette nuit froide et sinistre, on n’entendait plus que le gémissement des vents, le craquement du navire qui se brisait entre les glaces et les cris lugubres des ours.

Chaque jour la faim redoublait la hardiesse de ces animaux voraces. Ils guettaient les matelots sur l’étroit sentier qui conduisait à la mer, ils les poursuivaient jusqu’au navire, ils s’élançaient parfois contre