Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/493

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les poutres de la cabane, tâchaient d’en rompre la porte ou d’y descendre par le toit. Dès qu’on apercevait de loin un de ces terribles animaux, toute la petite colonie accourait sur le point menacé, avec des fusils, des hallebardes, des pieux ; souvent ni les lances de fer, ni les balles ne pouvaient vaincre leur fureur. Une lutte acharnée s’engageait entre eux et les pauvres Hollandais, et l’ours ne cessait l’attaque que lorsqu’il était mutilé par les coups de hache et couvert de blessures. Mais aussi, quand on était parvenu à en abattre un sur le champ de bataille, c’était une vrai fête parmi les naufragés, car sa graisse servait à alimenter leur lampe, et ses membres, rôtis au bout d’une pique, leur donnaient une assez bonne nourriture.

Au mois de décembre, l’intensité du froid s’accrut encore. Le mouvement de l’horloge, que l’on avait eu soin de placer près du feu, s’arrêta, et l’on eut recours au sablier. Les parois intérieures de la lutte furent couvertes de glace ; le linge, que l’on lavait dans de l’eau chaude, se gelait dès qu’on le retirait de la chaudière, les souliers gelaient sur les pieds. Le feu, dit Gérard de Veer, semblait avoir perdu sa force ; il fallait brûler ses bas pour sentir un peu de chaleur. Les Hollandais mirent chaussure sur chaussure et s’enveloppèrent dans les peaux de mouton, dans des pièces de drap. Mais auprès du foyer leurs vêtemens se couvraient encore de verglas, et, s’ils essayaient de sortir, leurs lèvres, leurs oreilles, leur visage entier, se couvraient de pustules. Pendant plusieurs jours ils restèrent dans leur lit, la tête plongée sous leurs couvertures, et n’ayant d’autre soulagement à leurs souffrances que des pierres qu’ils faisaient chauffer et se portaient l’un après l’autre, à tour de rôle.

Le 6 janvier, les malheureux eurent encore le courage de chercher l’ombre d’une fête dans l’horreur de leur situation. Ce jour-là leur rappelait une des joies de leur enfance, une des heures d’oubli passées au foyer de famille. Ce jour-là leurs amis chantaient et riaient dans leurs chères cités de Hollande ; ils voulurent essayer de rire aussi, de célébrer comme ils le faisaient jadis avec abandon et gaîté la naïve fête des Rois. En vue de cette grande solennité, ils avaient fait pendant plusieurs semaines une épargne sur leur ration de vin, ils avaient mis de côté un peu d’huile et leurs deux dernières livres de farine. Avec l’huile et la farine, le Vatel du bord fit d’excellens beignets ; le vin fut apporté en grande pompe au milieu de l’assemblée, on tira au sort à qui serait roi dans cette mémorable soirée, et ce fut un canonnier, dit la naïf narrateur de cette histoire, qu’on proclama roi légitime et absolu de la Nouvelle-Zemble, c’est-à-dire d’un