Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/521

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et par ses actes. Les préoccupations de M. de Bonald sont sans doute d’un ordre plu élevé que celles de Hobbes ; et de ces deux despotismes, l’un est fondé sur la peur de l’anarchie, l’autre sur l’amour de l’ordre, ce qui est la même chose pour le résultat, mais non pas du tout pour le principe. M. de Bonald se place d’emblée dans le cœur de la question, et discute dès le premier mot l’autorité de la raison humaine ; c’est attaquer la liberté dans la source même d’où elle émane. La raison, qui veut s’arroger des droits souverains, n’a pas même, suivant lui, la puissance de nous fournir une seule idée ; les idées s’introduisent dans l’esprit à la suite des mots, et l’homme n’est rien que par la tradition et l’autorité. Cette fameuse théorie du langage, sur laquelle M. de Bonald et M ; de Maistre ont vécu, est tout simplement la forme qu’ils ont donnée à la question de l’origine des idées : ils semblent tout occupés à prouver que le langage n’est pas d’invention humaine ; mais au fond c’est de la raison qu’il s’agit, de sa puissance de son indépendance, en un mot de l’existence même de la philosophie. « L’homme pense sa parole avant de parler sa pensée. » La doctrine entière de M. de Bonald est là sous forme d’oracle ; cela veut dire, en langage vulgaire, que l’homme ne peut penser sans les mots, et que les mots lui viennent de Dieu. Si la raison est faible et débile, si elle reçoit de la révélation toute sa lumière, la liberté et la philosophie sont ruinées du même coup. Comment parler après cela d’examen et de dispute ? Il ne peut plus être question que de foi et d’obéissance. Dieu, en nous révélant la parole, nous a aussi révélé les idées, dont elle est l’expression, et la société s’est établie grâce au double secours d’une règle de conduite et d’une règle de croyance. Cette première et nécessaire révélation, patrimoine commun de la société, que les générations se transmettent l’une à l’autre depuis le commencement, a fondé à la fois le pouvoir religieux et le pouvoir politique. « Si un homme, quel qu’il soit, a le droit de délibérer après que la société a décidé, dit M. de Bonald dans les Recherches philosophiques, tous ont incontestablement le même droit. La société, qui enchaîne nos pensées par ses croyances et notre action par ses lois, sera donc livrée au hasard de nos examens et de nos discussions, et elle attendra que nous nous soyons accordés sur quelque chose, nous qui depuis trois mille ans ne nous sommes accordés sur rien ? » M. de Bonald dit encore dans ses Pensées : « On ne devrait rassembler les hommes qu’à l’église os sous les armes, parce que là ils ne délibèrent pas ; ils écoutent et obéissent. »