Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/763

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me pèse sur la conscience. J’ai déjà voulu plusieurs fois lui rendre la part de butin qui m’était échue en partage, mais il veut avoir aussi celle dont mes amis se sont emparé. Je vous en prie, dites-lui d’accepter mon offre, afin d’apaises ma conscience. » Le jeune officier s’acquitta fidèlement de cette commission, et le juif lui répondit : Je n’accepterai pas une restitution partielle de ce qui m’a été enlevé, car je l’aurai complètement un jour. Je connais les Osses, l’empire que le remords exerce sur leur esprit, la terreur superstitieuse qu’ils éprouvent quand ils voient qu’ils se sont rendus coupables d’une injustice. Celui-ci voudra me satisfaire, et de façon ou d’autre finira par obtenir de ses amis et par me rendre tout ce qui m’a été volé.

Les Osses mènent une vie sobre ; ils ont peu de besoins et peu de luxe, à part le luxe des armes, qui exerce sur eux un grand prestige. Ils ne sortent pas sans avoir le sabre au côté, deux pistolets à la ceinture, un poignard au flanc, et un fusil sur l’épaule. Si le ciel se couvre, leur seule inquiétude est de voir l’éclat de leurs belles armes terni par la pluie. Rentrés chez eux, il les mettent avec une tendre précaution dans un étui et les suspendent à leur chevet. Outre ces moyens de défense, sans lesquels aucun d’eux n’oserait entreprendre un voyage, ils portent presque tous une cotte de mailles sur la poitrine, un casque de fer sur la tête, un bouclier à la selle de leurs chevaux. Leur adresse à manier le fusil est renommée dans toute la contrée, mais il ne faut pas croire qu’ils s’exercent à tirer à la cible ou à viser le gibier. Ils respectent trop la poudre et le plomb pour l’employer à un tel usage. C’est tout au plus s’ils ne croient pas profaner le canon de fusil en tirant sur des mouflons, des ours ou des léopards. C’est pour leur guerre avec les hommes qu’ils réservent leur adresse et leurs munitions ; c’est pour repousser l’attaque d’un ennemi ou pour se venger d’une offense ; car le sentiment de vengeance est, parmi eux, aussi profond, aussi implacable qu’en Corse, et il y a là des Matteo Falcone et des Colomba qui n’attendent que leur historien. M. Kohl raconte qu’un jour on demandait à un Osse combien d’hommes il avait tués. Le digne montagnard baissa la tête d’un air humble et pudique comme une jeune fille à qui l’on demanderait combien elle a eu d’amans. – Je ne sais pas, répondit-il après un moment de silence. – Allons, compte. – Eh bien ! avec l’aide de mes amis, j’en ai peut-être bien tué une cinquantaine. – Et comment se fait-il que tu vives encore ? – Ah ! quand mes ennemis me suivent comme des chats, je leur échappe comme un renard, et tombe sur eux comme un loup.

En revenant vers l’Autriche, à Bender, le voyageur alla visiter les lieux illustrés par l’héroïque courage de Charles XII. Le peuple a déjà fait de merveilleuses histoires sur ce héros. il prétend que, dans les ruines de la maison où le vaillant roi de Suède s’était retranché, il y a une grande voûte pleine de trésors gardés par sa fille. La jeune princesse est assise sur des coffres de perles et de rubis, et attend qu’on vienne la délivrer de sa retraite souterraine. Celui qui osera tenter cette entreprise et qui pourra en surmonter les difficultés aura pour récompense la moitié des trésors, la jeune fille en ma-