Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/777

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encore d’un autre privilège qui mérite d’être cité. Quand ils sont condamnés par le juge à recevoir la bastonnade, ils ont le droit d’étendre sous eux un tapis, tandis que les paysans, les juifs, les bohémiens, sont couchés sur la terre nue comme de vrais manans.

Les habitans primitifs des provinces de la mer Baltique ont conservé, après leur affranchissement, les habitudes de soumission et de passivité qui les caractérisent ; les Suédois sont en trop petit nombre pour exercer sur eux la moindre influence. Les juifs ne jouissent d’aucun privilège ; ils sont seulement tolérés. La population se sert d’eux et les méprise. Le gouvernement les traite sans pitié. Les malheureux, qui le croirait ? Subissent encore les mêmes édits de proscription qu’au moyen-âge. L’année dernière, trois cent quarante-une familles juives ont été arrachées des villes qu’elles habitaient dans la Courlande pour peupler les districts déserts des provinces du sud. Les pauvres gens s’en allaient à pied, avec leurs femmes et leurs enfans, regrettant les lieux où ils avaient vécu, les amis qu’ils devaient quitter. Leur arrivée à Mittau excita un profond sentiment de pitié. Beaucoup d’honnêtes habitans de la ville se rassemblèrent autour d’eux, et leur donnèrent de l’argent, des vivres, pour les aider à mieux supporter les fatigues de la route. Ils faisaient dix-huit verstes par jour (environ cinq lieues), escortés par les agens du gouvernement, et devaient marcher ainsi pendant quatre mois. Quand leur rabbin les harangua au moment du départ, il loua avec emphase la sollicitude toute paternelle de l’empereur, et leur peignit sous les couleurs les plus séduisantes la faveur qu’on leur faisait de les déporter. Les malheureux ne demandaient qu’à être privés d’une telle faveur.

La plus grande partie de la population des provinces de la Baltique étant ainsi, ou complètement inerte ou assujetti à des règlemens d’une rigueur extrême, le pays est tout entier livré à l’activité des Allemands et des Russes. Les Allemands l’emportent encore sur leurs rivaux par le nombre, par la position d’aristocratie et de fortune, par leur science et leur littérature. Il y a dans plusieurs villes des provinces de la Baltique des journaux allemands, et pas un journal russe ; une quantité de personnes de la classe moyenne parlent allemand, lisent les œuvres de Goethe et de Schiller ; très peu savent le russe et connaissent Puschkin et Bulgarin. Il n’existe qu’une université pour les trois provinces, et cette université est complètement allemande. Elle fut fondée à Dorpat par Gustave-Adolphe, en 1632, l’année même où le vaillant défenseur de la réforme allait mourir glorieusement sur le champ de bataille de Lutzen. Anéantie par les Russes, qui en 1656 prirent et ravagèrent Dorpat, elle fut rétablie en 1667, transférée trente-deux ans plus tard à Pernan, et réinstallé définitivement dans la ville que lui avait assignée son illustre fondateur. On y compte environ six cents étudians, la plupart Livoniens et Esthoniens, une centaine de Russes, une douzaine de Polonais. Les cours sont faits par quarante professeurs, tous choisis dans les diverses écoles de l’Allemagne, car jusqu’à présent l’université de Dorpat n’a pu elle-même former les maîtres dont elle a besoin. Du reste, ces professeurs ont une exis-