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un son d’instrument, un écho, venait réveiller son vieux culte et croiser ses amours. Il a exprimé au naturel ces brusques reviremens dans les deux couplets qu’il intitule : Les Dissonances.

Un soleil si chaud brûla ma figure,
J’ai dû tant changer à tant voyager,
Que d’un franc Romain je me crois l’allure ;
Mais un vigneron à brune encolure
Me dit en passant : Bonjour, étranger !

Pétrarque à la main (roi des élégances),
J’arrondis mon style et me crois Toscan :
Le ton primitif se fond en nuances ;
Mais soudain ma voix part en dissonances…
Oh ! je suis un fils du barde Guîclan [1] !

Dans les Chants alternés, dans les Cornemuses, dans la pièce à saint Mauto ou Malo, le même croisement de sentimens et d’images se produit avec bonheur. Dans les Cornemuses par exemple, c’est un pauvre enfant italien qui va jouant de la piva ; il va de maison en maison, et personne ne l’écoute. Mais le Breton aussitôt a reconnu le son de l’instrument pareil au corn-boud national, et il a tressailli : c’est son ranz des vaches. Il fait jouer plus d’un air à l’enfant, et toute son Armorique lui repasse à l’horizon, jeune fille, Océan, blanche fée ; et, complétant sa pensée dans l’avenir, il ajoute :

Un jour, si le corn-boud chante aux brouillards d’Arvor,
Je dirai : Levez-vous devant moi, pays d’or !
Et la rouge Sabine et l’Italie entière
Eblouiront mes yeux avides de lumière.

Voilà de ces redoublemens de nature autant que d’art, et qui remplissent à la fois la fantaisie et le cœur.

Un autre jour, le poète, errant dans Rome, vient à découvrir qu’une église y est dédiée au pauvre évêque breton, à Malo, sous le nom italien de saint Mauto, et dès ce moment, pendant bien des journées, il ne pense plus qu’à son patron chéri ; si Saint-Pierre est, un soir, illuminé en l’honneur de quelque saint inconnu, il se dit que c’est pour le sien ; et, tout fier d’avoir signalé la basilique cachée, il s’écrie :

Patron des voyageurs, les fils de ton rivage,
Venus à ce milieu de l’univers chrétien,

  1. Barde du Ve siècle.