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lire. Les domestiques étaient peu nombreux ; c’étaient un vieux garde-chasse, aujourd’hui concierge, le garde-chasse qui lui avait succédé, et Paulet le jardinier. Mlle Thérèse-Élisabeth de La Charnaye n’avait auprès d’elle qu’une fille de dix-huit ans, sa sœur de lait, qu’on appelait Colombe, et une vieille femme-de-chambre de sa mère qui restait dans la maison sans s’occuper à rien. C’était là, avec les gens qui travaillaient aux champs et faisaient les gros ouvrages, tout le personnel du service au château ; au reste, tous les paysans de la paroisse étaient, par attachement, les serviteurs du marquis.

89 arriva. Jusqu’alors les rumeurs révolutionnaires n’avaient point pénétré dans ces campagnes ; le marquis était informé de ce qui se passait par les gentilshommes ses voisins qui recevaient des feuilles publiques. On le voyait parfois hausser les épaules, et, quand on le questionnait, il donnait en termes vagues, avec impatience, quelques mauvaises nouvelles qu’il n’achevait pas. Le bon sens de ces gentilshommes ne les trompa guère sur la portée des réformes du jour, non plus que les paysans ne se laissèrent abuser plus tard. Des émissaires sinistres se montrèrent dans la province, essayant de répandre je ne sais quelles opinions inouïes sur les prêtres et la noblesse. Ils furent forcés de disparaître ; on leur eût fait un mauvais parti. La constitution civile du clergé fut le premier évènement qui ébranla le pays. Le refus par certains évêques de prêter le serment donna l’alarme ; les curés en parlèrent au prône ; les esprits s’échauffèrent, et l’agitation commença de s’étendre. Quelques jours après, le bruit courut que les paysans de Challans, dans le Bas-Poitou, s’étaient révoltés ; il y eut ailleurs d’autres séditions aussitôt réprimées. Ce furent de simples accidens qui ne troublaient pas encore toute la province ; les gentilshommes, s’affligeant avec les paysans, cherchaient plutôt à les contenir. Cependant les événemens se succédaient à Paris et retentissaient coup sur coup dans ces campagnes ; la fuite du roi à Varennes répandit la stupeur ; les honnêtes gens s’indignèrent du traitement fait au roi ; les paysans n’y pouvaient pas croire. Le marquis, hors de lui, résolut d’aller à Paris pour s’assurer par ses yeux de l’étrange état de la France ; son fils, sorti de l’école, y était en ce moment avec son brevet de lieutenant : cette circonstance acheva de le décider. Il prit des dispositions pour la sûreté de sa maison et de sa fille, qu’il pouvait laisser sous la garde de ses gens, et partit seul. Le dessein en fut pris et exécuté du soir au matin.

Le marquis trouva la capitale dans le délire et l’effervescence. Gaston le mit au courant, lui apprit des détails horribles qu’il igno-