Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/912

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l’incertitude, gardait la même réserve, et ils demeuraient tous deux dans une hostilité et une défiance irritable qui augmentaient leur éloignement. Cependant chaque matin, d’un ton composé de part et d’autre, les débats s’engageaient infailliblement. — Eh bien ! Mainvielle, disait le marquis, qu’y a-t-il de neuf aujourd’hui ? — Je n’ai rien appris, monsieur le marquis. — Je gagerais que nos gens sont à Tours en ce moment-ci. — Cela peut être, disait encor Mainvielle modérément. — Cela doit être, puisqu’on a marché sur le ventre aux débris de la division Lygonier. — Qui est-ce qui l’a dit ? — Tout le monde sait cela ici ; c’est le fils du meunier qui en a porté la nouvelle. — Oh ! oh ! c’est donc que le fils du meunier a l’imagination prompte ? — Monsieur Mainvielle, c’est un brave jeune homme, incapable, entendez-vous, d’en imposer là-dessus. — C’est peut-être alors qu’on l’a dit pour faire plaisir à monsieur le marquis.

Mainvielle attaquait déjà une terrible corde, il était vrai qu’on grossissait au marquis les bonnes nouvelles, et qu’on lui dissimulait toujours un peu les désavantages. — Eh ! qui donc, reprit le marquis tout enflammé, serait assez osé pour me tromper ? Je vous prie de n’en soupçonner personne.

Mainvielle répondit d’un ton plus bas : — Il y a huit jours, la citadelle de Saumur s’approvisionnait, et le général Salomoni… — Eh bien ! on a culbuté le général Salomoni. — Ah ! monsieur le marquis, j’ai peine à croire que des hommes comme le fils du meunier, qui n’ont jamais tiré que des lièvres, battent toujours de bonnes troupes et de vieux officiers. — Des régimens sans chefs, sans officiers ! — Il a pu s’en former, monsieur le marquis.

Le marquis pâlit ; c’était son endroit sensible. Il ne pouvait supporter cette idée que des hommes de rien, des soldats de la veille, eussent usurpé en six mois ces mêmes grades qu’il avait obtenus après vingt-cinq ans de service. Il s’écria : — Des caporaux qui ont ramassé la défroque de leurs supérieurs ! des misérables qui ont volé l’épaulette et à qui le dernier goujat devrait l’arracher de la poitrine !

Ceci, dit au fort de la colère et peut-être sans intention, tombait en plein sur le frère de Mainvielle. Mainvielle suffoqué se tut.

Le marquis reprit : — Nos paysans mal armés, mal instruits ! Je les ai vus à l’œuvre, je les commandais à Thouars, et je sais quels hommes en font la rage, le désespoir, et l’enthousiasme d’une cause sainte — L’enthousiasme de la liberté… — Oui, l’enthousiasme des égorgeurs de l’Abbaye, l’ivresse du sang et du pillage ! — Il y a eu des excès, cela est vrai, mais peut-être ils étaient nécessaires ; la cour a