Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/921

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Charnaye s’arrêtait, se reprenait, et s’excusait sur ce qu’elle avait mal lu.

Le marquis devenait de plus en plus exigeant. Il ne s’inquiétait plus seulement des revers, mais il mettait son impatience et sa chaleur ordinaires à vouloir qu’on eût chaque jour de nouveaux succès. Depuis quelque temps, il désirait par-dessus tout qu’on prit Nantes, disant sans cesse que c’était là le point capital de la guerre. Elle finit par lui annoncer que cette ville avait été prise. A quelques jours de là, comme, sur les représentations du curé, elle résistait à supposer d’autres lettres, elle se hasarda à convenir que l’on n’avait pas reçu de nouvelles, sans doute parce que les communications étaient coupées. – Mais puisque nous avons pris Nantes, dit le marquis, qu’est-ce qui empêche les lettres d’arriver, et pourquoi n’en recevrions-nous pas ? – Mlle de la Charnaye faillit se trahir ; elle s’en tira comme elle put, et abonda dans le sens du marquis : — Eh bien ! reprit-il, vous voyez que nous ne pouvons manquer d’avoir des nouvelles demain, et sans doute nous apprendrons l’ouverture des négociations pour la délivrance de la reine et du roi, car, au train des choses, il ne peut en être autrement.

Après la prise de Nantes, il parlait de cette délivrance comme d’une suite inévitable, et il s’y attendait si bien, que Mlle de La Charnaye n’osa se dérober à cette conséquence. Elle se vit donc forcée d’écrire une lettre où elle annonçait en effet ce qui avait été compté souvent par les Vendéens parmi les probabilités de la guerre, c’est-à-dire une négociation pour la délivrance du jeune roi. Sur ces entrefaites, elle reçut une lettre de son frère qui lui apprenait le passage de la Loire, et qui, pour un moment, la tira d’inquiétude, car ce passage, dont on ne savait pas les détails, paraissait de bon augure. Elle ne peut cependant se servir de cette lettre qu’en y prenant des matériaux pour sa fausse correspondance. Elle reçut encore deux ou trois billets venus à travers mille périls, après quoi elle ne reçut plus rien : elle ne douta point que son frère ne fût mort.

Cependant l’agitation du marquis ne faisait qu’empirer ; son imagination s’échauffait sur ces heureux évènemens qu’on lui annonçait coup sur coup, et qui avaient lestement élevé dans son esprit un édifice de bonheur et d’espérance qu’il fallait renoncer à détruire. Il s’occupait sans cesse de plans politiques et militaires qu’il dictait à sa fille et qu’elle ne savait ni où ni à qui envoyer. Il se croyait sûr du triomphe des royalistes. Ces papiers s’amoncelaient dans un tiroir où Mlle de La Charnaye ne pouvait les voir sans pleurer. Elle se