Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/945

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comme elle : — N’entendez-vous rien, ma fille ? – Elle ne put répondre. – J’entends les pas d’une troupe. – C’est le bruit de la pluie dans les feuilles.

Mlle de la Charnaye entendait distinctement, dans le chemin dont la haie les séparait, un bruit de pas accélérés comme ceux de soldats en marche ; il s’y joignait un cliquetis d’armes et de harnais militaires. – Ma fille ! s’écria le marquis, ce sont des troupes, écoutez. – Mlle de La Charnaye, temblante, ne songeait pas même à trouver une parole. Les pas approchaient. – Ce sont de nos gens ; je saurai qui c’est, ils nous tireront d’embarras. – Il fit un mouvement pour aller de ce côté, sa fille lui saisit la main : — Au nom du ciel ! mon père, n’en faites rien, vous savez que les bleus… – Allons donc ! ils viendraient sans façon en promenade dans le pays insurgé ?

Les premiers hommes du détachement défilaient de l’autre côté. – Mon père, mon père ! dit Mlle de La Charnaye en arrêtant le marquis. – Mais quoi donc ? – J’ai peur. – Vous êtes folles. – Et, comme il allait élever la voix, elle ne put que de se jeter à son cou et lui mettre la main sur la bouche en disant d’une voix étouffée : Silence ! silence ! Le marquis, tout étourdi, céda à cette violence. Le bruit que faisaient les soldats entre eux fit qu’ils ne s’aperçurent de rien. Ils s’éloignèrent. Le marquis, croyant qu’il ne s’agissait que d’une frayeur déraisonnable de jeune fille, se fâcha et soutint son dire. Mlle de La Charnaye, le péril passé, s’excusa de son mieux. Cependant, quoiqu’il ne se plaignît pas, le marquis était visiblement excédé de besoin et de lassitude ; il s’inquiétait de cette course interminable, et demanda plusieurs fois si l’on n’arriverait pas bientôt Mlle de La Charnaye avoua qu’elle se croyait égarée. Le marquis disait entre ses dents : — Ce drôle de Paulet ne pouvait-il rester avec nous, au lieu de s’en aller courir je ne sais où ?

De temps en temps ils s’arrêtaient, le marquis donnait ses indications, qui étaient inutiles, puisqu’il n’était point où il croyait être. L’incertitude et les angoisses de Mlle de La Charnaye redoublaient par la crainte du danger qu’ils venaient de courir. Elle se recommanda à Dieu et entraîna son père dans un faux-fuyant au bout duquel on voyait un jour à travers les branches qui le couvraient en voûte. Elle entrevit, en s’approchant de l’issue, une espèce de clairière formée par un de ces embranchemens de plusieurs routes qu’on appelle patte d’oie.

Ils venaient de passer à peine les derniers arbres, quand un éclat de voix fit retourner Mlle de La Charnaye. – Qui vive ? cria une sen-