Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/129

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prendre, et peut-être l’avenir démentira-t-il mes prévisions, car elles ne seront basées que sur l’opinion que je me suis formée des hommes et des choses de la Chine, et, je crois vous l’avoir déjà dit, il n’y a personne au monde qui puisse dire avec certitude quel sera le dénouement. Chacun d’ailleurs voit les choses à sa manière, et je craindrais à peine d’être démenti en disant que, même parmi les hommes qui tiennent entre leurs mains les fils de cette grande affaire, il n’en est peut-être pas un seul qui n’ait déjà changé plus d’une fois d’opinion sur le principe, la conduite et le résultat probable de la guerre que l’Angleterre fait à la Chine.

Une chose doit vous paraître prouvée jusqu’à l’évidence, c’est que la question aujourd’hui n’est plus pour l’Angleterre ce qu’elle semblait être en 1839. L’Angleterre, je l’ai dit, veut maintenant ouvrir les immenses marchés de la Chine à son commerce et à son industrie. Je vous ai déjà parlé de la situation critique dans laquelle se trouve la nation anglaise. L’ancien monde lui échappe graduellement, et avec lui les élémens de sa prospérité factice. C’est à son immense commerce qu’elle doit d’avoir pu jusqu’ici payer les intérêts de son énorme dette et les lourdes charges de son administration. Nous avons vu comment, depuis 1815, toutes les nations européennes ont cherché à se suffire à elle-mêmes et à se délivrer de l’espèce de monopole dont l’Angleterre s’était emparée. Chaque jour se forme une -industrie rivale de l’industrie anglaise, et chaque jour un nouveau tarif hostile aux intérêts anglais vient exciter l’indignation de la presse britannique et alarmer les hommes politiques sur le sort futur de la classe industrielle. Les causes de cette situation sont-elles passagères ? est-ce là une de ces crises que le commerce anglais a traversées périodiquement depuis vingt-cinq ans ? Si on pénètre par la réflexion au fond des choses, on sera tenté de croire que le mal est organique, qu’il prend sa source dans la constitution même du pays, et qu’il en détruira dans un espace de temps plus ou moins long les parties vitales, à moins que la providence de la nation ou la sagesse du gouvernement anglais ne le combatte bientôt par un remède violent, mais nécessaire.

Or, quel peut être ce remède ? L’Angleterre peut-elle diminuer ses dépenses ? Y a-t-il dans son budget un superflu qu’elle puisse retrancher ? Lui est-il possible de remplacer la somme énorme que lui rapportent ses douanes par une taxe plus directe sur la nation ? Ces fortunes immenses, amassées sur tous les points du globe, sources jusqu’ici inépuisables de la fortune publique, ne sont-elles pas nécessaires à son existence ? Enfin, trouverait-elle le moyen d’employer l’énergique activité de la classe industrielle, de la diriger dans d’autres voies que celles qui l’ont alimentée jusqu’ici ? Je crois qu’on peut répondre négativement à toutes ces questions ; non, l’Angleterre ne peut pas s’arrêter, elle peut encore moins rétrograder. Il faut qu’elle avance ; sa marche est comme celle de ces nuages de sauterelles qui, après avoir consommé toute la verdure d’un champ, vont porter la dévastation sur une terre plus éloignée, jusqu’à ce qu’un vent violent les disperse, avec cette différence que le passage