Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/131

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tous nos vieux préjugés nationaux, on signale l’Angleterre comme notre ennemie naturelle, notre ennemie inévitable ; mais on oublie que depuis trente ans la face du monde a bien changé. La situation de l’Angleterre n’est plus ce qu’elle était quand ses armées envahissaient notre territoire ; les intérêts ne sont plus les mêmes ; ce tiers de siècle a plus fait pour développer les élémens d’une révolution générale que les trois siècle qui l’avaient précédé. Cette révolution s’accomplit surtout au profit de la France. Pourquoi chercherions-nous follement à en contrarier la marche, tandis que nous devrions nous efforcer, au contraire, de donner à ses effets tout le développement dont ils sont susceptibles ? Je le sais, tout cri de haine contre l’Angleterre trouve de l’écho en France, parce que les blessures que nous avons reçues dans nos luttes avec cette nation rivale sont encore saignantes. Les hommes à imagination ardente désirent faire une nouvelle épreuve de nos forces, parce qu’ils espèrent laver par un succès nos affronts de 1814 et de 1815. J’irai plus loin, je dirait comme les avocats d’une politique hostile : Feuilletez successivement toues les pages de notre histoire, et vous verrez que, dans presque toutes nos guerres, l’Angleterre a été notre ennemie ouvertement ou indirectement ; mais c’est parce que partout l’Angleterre trouvait la France sur sa route, parce que partout nous étions un obstacle à l’accomplissement de sa destinée. Aujourd’hui que l’Angleterre ne peut plus regarder chez elle et autour d’elle sans s’alarmer, quand l’orage s’amasse sur sa tête, quand son horizon politique se charge de nuages menaçant, quand sa destinée est arrivée à une crise, n’agirions-nous pas follement en lui donnant nous-mêmes le plus sûr moyen de la conjurer ? Quand elle se débat dans les embrassemens d’une alliance qui ne l’étreint aujourd’hui que mous mieux l’étouffer demain, pourquoi lui offririons-nous la seule chance qu’il y ait aujourd’hui pour elle de s’en affranchir et de ressaisir l’empire du monde qui lui échappe, chance terrible qu’elle n’entrevoit elle-même encore qu’en frémissant, et que chaque année de paix rend plus hasardeuse pour elle ? Laissons faire la paix, elle nous servira bien mieux que la guerre. Surtout n’envions pas à l’Angleterre sa brillante situation ; celle de la France présente bien plus de sécurité pour l’avenir. Profitons de l’expérience de nos rivaux, attachons-nous à développer les ressources industrielles et commerciales de notre pays, car elles nous offrent un sûr moyen d’augmenter notre puissance matérielle ; restons chez nous, et surtout restons ce que nous sommes : nous ne pourrions que perdre à un changement. Je n’ai parlé jusqu’ici de la guerre que dans ses résultats pour l’Angleterre. Je ne répéterai pas tout ce qu’on a dit dans ces dernières années des conséquences probables d’une guerre européenne pour la France ; je dirai seulement que, dans mon opinion, nous n’aurions que très peu à gagner à une guerre dans laquelle nous serions vainqueurs, et que nous aurions tout à y perdre si nous étions vaincus.

L’Angleterre recule donc devant ce terrible remède au mal qui la dévore, la guerre européenne, et dès-lors sa marche est toute tracée ; elle suit la ligne