Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/137

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elle ne fera pas faire a ses armées et à ses flottes une guerre de flibustiers dont tout le fardeau, d’ailleurs, retomberait sur la population sans frapper le gouvernement ; son but est plus grand et plus noble.

La prise de Nanking placerait, du reste, l’expédition anglaise dans une situation comparativement bonne. La rivière du Yang-tse-kiang, sur laquelle Nanking est située, communique à environ douze lieues au-dessus de cette ville avec le grand canal de la Chine. Le commerce qui entre dans le Yang-tse-kiang, pour de là être transporté jusqu’à la capitale par le canal, est immense, ainsi que celui qui par la même voie sort des provinces du nord pour aller dans le sud ; c’est par là que le sel et le riz, produits par les provinces du sud de l’empire, sont conduits jusqu’à Pékin. Il n’est donc pas douteux que l’occupation du point de jonction par les troupes anglaises ne causait un grand bouleversement dans une partie de l’empire, surtout si les communications du littoral se trouvaient arrêtées par la présence sur la côte d’une escadre ennemie ; mais le mal serait moins grand qu’on ne le pense, car au-dessus de Nanking le canal s’enfonce assez avant dans l’intérieur des terres, où les Anglais pourraient difficilement pénétrer, et le gouvernement chinois a assez d’action sur la population, le travail de l’homme est à assez bon marché, pour qu’on puisse, pendant quelque temps au moins, faire transporter les produits jusqu’à la partie du canal où les Anglais ne sauraient que difficilement atteindre. Ce serait là une immense dépense et un très grand embarras ; mais le gouvernement chinois est capable encore de pareils sacrifices.

Ce serait alors une lutte de patience entre les deux gouvernemens ; dans cette lutte, l’Angleterre se fatiguerait probablement la première, ou, si elle se montrait plus tenace et plus persévérante que la céleste majesté, elle n’obtiendrait que le résultat que nous avons signalé tout à l’heure ; on lui promettrait peut-être beaucoup, mais avec l’intention bien arrêtée de n’accomplir les promesses qu’autant qu’on y serait forcé, c’est-à-dire autant que les forces de l’Angleterre resteraient sur les cotes de l’empire. D’ailleurs, l’expérience a dû prouver aux plénipotentiaires anglais combien peu ils doivent compter sur la signature même des hauts employés de l’état que l’empereur envoie pour traiter avec eux. Nous avons vu que Kerchen a encouru l’indignation impériale pour avoir lâchement compromis, pour des considérations tout-à-fait secondaires, — la destruction de Canton, — l’honneur du dragon céleste, en adoptant un expédient temporaire, au lieu d’exterminer les barbares. Or, la mesure que l’empereur qualifiait ainsi était la signature du traité préliminaire conclu avec M. Elliot.

Je n’ai pas besoin de vous répéter, monsieur, que je ne mets pas en doute la grande supériorité de la tactique anglaise sur la tactique militaire des Chinois. Cependant l’empereur ne paraît pas encore convaincu de cette vérité par les épreuves qu’il en a faites ; il ne s’habituera pas facilement à la monstrueuse idée que ses armées ne sont pas invincibles. Le maître du monde