Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/138

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n’abdiquera pas ainsi cette suprématie qu’aucune nation n’avait osé lui disputer jusqu’ici. Déjà sa pensée éclate dans une proclamation datée du mois de janvier, par laquelle ses généraux gourmandent les populations d’Amoy et de Ning-po sur leur apathie : « Vous vivez, disent-ils, mêlés à vos ennemis, le danger présent vous a enlevé toute réflexion ; mais vous ne savez pas que la grande armée s’avance pour exterminer les barbares, et, lorsque l’heure de la vengeance et de la destruction sera arrivée, le bon grain sera détruit avec le mauvais. » L’empereur a ordonné à toutes les populations de la côte de se retirer dans l’intérieur, afin d’échapper à l’extermination générale. Il est donc évident qu’en même temps que les Anglais se préparent pour une troisième campagne, les Chinois ne négligent rien pour leur opposer une énergique résistance.

Malgré l’immense population de la Chine ; la formation d’une armée, si difficile partout, l’est beaucoup plus encore dans cet empire. La nation chinoise, parfaitement organisée pour la paix, l’est excessivement mal pour la guerre. En Chine, il n’y a pas de conscription ; l’armée se recrute parmi un certain nombre de familles destinées de tous temps à donner des soldats à la patrie ; c’est un métier héréditaire, comme tous les métiers parmi les Chinois. Jusqu’à l’époque des derniers événemens, le privilège de faire partie des familles militaires était très recherché, car ; sur cette terre qui nourrit si difficilement tous ses habitans, on doit regarder comme une insigne faveur d’obtenir une existence assurée. Chaque soldat chinois reçoit environ 20 francs par mois ; c’est là une forte somme en Chine et avec laquelle il peut se nourrir lui-même et entretenir sa famille. D’ailleurs, le métier du soldat chinois était loin d’être rude ; il restait presque toujours dans son village, heureux et tranquille, il naissait pour ainsi dire et mourait sous cet habit qui lui assurait une existence longue et paisible. Depuis que les barbares sont arrivés en Chine, non plus comme supplians, mais comme ennemis, depuis que les boulets anglais ont rendu le métier plus périlleux, il est probable que l’uniforme de tigre du céleste empire n’est plus aussi recherché. Malgré la grande difficulté de former une armée, on assure cependant que Yischan est à Yu-haou avec quatre-vingt mille hommes et qu’il s’avance vers Ning-po. C’est à l’approche de cette armée qu’on attribue l’inaction du général anglais, qui devait marcher au commencent de mars sur Hang-chou-fou, mais qui se voit obligé d’attendre l’ennemi et de lui livrer combat avec les trois mille soldats dont il dispose.

Je vous ai parlé, monsieur, des probabilités qu’offre la solution de la question anglo-chinoise dans un avenir rapproché ; mais, tout en ne me dissimulant pas les difficultés qu’elle présente, je n’en suis pas moins persuadé qu’en définitive cette solution sera en faveur de la civilisation européenne. La brèche est ouverte, elle ne se refermera pas. Je l’ai déjà dit, ce n’est plus une simple question entre l’Angleterre et la Chine, c’est la marche du monde, c’est la force d’expansion de notre civilisation. Derrière la brèche se tient la population du céleste empire, si dense, si compacte encore, si forte de son long iso-