Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/142

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J’ai dit que le contre-coup de la révolution qui ouvrira la Chine se fera sentir sur toutes les nations voisines ; j’aurais pu aller beaucoup plus loin, et dire qu’elle réagira sur tout le reste du monde. La Chine ne s’ouvrira pas seulement pour qu’on y entre, elle s’ouvrira aussi pour qu’on en sorte ; et pour quiconque connaît un peu les Chinois, pour toute personne qui a étudié l’activité, l’esprit d’entreprise, la persévérance, la fine intelligence de ce peuple, il est évident qu’il ne restera pas long-temps au-dessous des nations européennes dans les arts auxquels celles-ci doivent leur prééminence. Soyez-en convaincu, monsieur, aussitôt que la muraille qui sépare la Chine du reste du monde aura été renversée, les marchands chinois ne tarderont pas à venir sur tous les marchés du globe étudier nos besoins, et y apporteront avec eux un esprit commercial tout aussi avancé que le nôtre, et des élémens de concurrence contre lesquels l’industrie européenne aura peine à lutter. Je le répète, car c’est là une vérité qui n’est connue que de très peu de personnes, il n’y a pas la moindre analogie entre la nation chinoise et les peuplades de l’Inde et de l’Amérique. Indépendamment de toutes les différences que j’ai signalées tout à l’heure, la Chine a des matières premières qu’elle seule possède, elle en a d’autres pour lesquelles son sol est plus favorable que celui des contrées qui les produisent ; la main-d’œuvre y est à très bon marché ; elle a surtout une industrie qui ne demande qu’un peu de concurrence pour s’élever au niveau de l’industrie européenne la plus avancée. Cinquante ans de liberté commerciale, et la Chine, ou du moins les diverses fractions de cet immense territoire qu’on appelle encore ainsi, pèseront dans la balance des nations.

Je me représente quelquefois l’ouverture de la Chine comme devant produire sur le monde commercial ces effets qu’on redoute et une communication ouverte entre l’Océan et la mer Pacifique ; on craint que les eaux plus élevées d’une des deux mers n’inondent, en prenant leur niveau, toutes les terres voisines. Il pourrait bien arriver qu’en ouvrant les digues qui tiennent encore prisonnière l’immense population industrielle de la Chine, il ne s’ensuivît de même une terrible inondation qui détruirait entièrement les anciennes voies commerciales et leur ferait prendre un autre cours.

Je ne m’appesantirai pas sur la révolution politique qui sera la conséquence naturelle de la large participation que ce nouveau tiers du globe prendra dans les affaires du monde ; je n’ai voulu m’occuper ici que de l’importance commerciale de mon sujet. Il y a d’ailleurs, vous le savez, monsieur, d’étroits rapports entre toutes les grandes questions commerciales et celles de la plus haute politique. En Angleterre, cela se comprend parfaitement ; mais, en France, notre imagination est trop vive pour étudier ces choses-là, et les affaires commerciales nous paraissent à peine mériter qu’on leur donne quelque attention. Les diplomates anglais font des intérêts commerciaux de leur pays une très grande affaire ; ils savent très bien que, dans ce siècle déjà si matériel et qui tend à le devenir bien davantage, la meilleure étude diplomatique à faire est celle des intérêts matériels de chaque peuple, car toute