Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/164

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moins digne, de moins généreux dans cet alliage qu’on appelle la nature humaine. Ce ne sont pas les grandes et nobles passions de l’homme qu’on cherche à éveiller, mais nos instincts malveillans, nos penchans haineux, l’envie, la jalousie, la cupidité, la vengeance. Tout paraît licite en matière d’élections ; on ne s’efforce pas d’élever ses lecteurs, ses auditeurs ; c’est là une tentative difficile, douteuse ; il y a un moyen bien plus simple de réussir, c’est de descendre jusqu’à eux ; on aime mieux se rabaisser qu’échouer.

Écoutez M. Jacqueminot au milieu de ses électeurs. Certes M. Jacqueminot est un homme de sens et un homme de cœur. Il a fait ses preuves et sur les champs de bataille et dans la vie civile. La monarchie de juillet n’a pas de serviteur plus ferme et plus dévoué, et les électeurs du 1er arrondissement trouvent en lui un mandataire énergique, un représentant fidèle de leurs opinions et de leurs sentimens. Rien n’annonce que la réélection de M. Jacqueminot puisse être le moins du monde douteuse. Dès-lors le candidat n’avait qu’à dire : Vous et moi, nous sommes toujours les mêmes ; vous trouverez en moi le même dévouement ; je vous demande la même confiance. C’est là tout ce que M. Jacqueminot aurait dit, si les circonstances eussent été graves, difficiles, si une pensée sérieuse eût plané sur l’assemblée électorale. L’orateur aurait alors, nous le pensons, cousu ensemble le premier et le dernier paragraphe de sa harangue, et ces deux phrases réunies auraient composé un digne et noble discours. Mais le ciel est serein ; nul n’aperçoit de nuages à l’horizon ; éligibles et électeurs, ils sont tous également sans crainte et sans soucis. Dès-lors ces phrases brèves et solennelles ne paraissent pas de saison ; on a du temps à perdre, des fantaisies à satisfaire ; les électeurs demandent un peu d’esprit, et les candidats font de leur mieux pour les contenter. Par malheur on oublie que parler un peu longuement avec esprit et à propos est chose difficile, surtout lorsqu’on n’est pas sous l’empire d’une forte pensée, lorsqu’on ne se sent pas inspiré par de graves circonstances. M. Jacqueminot n’a pas été heureux. Que nous importe de savoir si M. Jacqueminot prend ou non les ministres par le pan de leur habit ? Et pourquoi le beau-père de M. le ministre de l’intérieur s’empresse-t-il de dire aux électeurs qu’après tout M. Guizot n’est pas une maîtresse ? Toute question de goût à part, l’expression, manquait de netteté, et pouvait être interprétée dans un sens peu conforme, nous le croyons, à la pensée de l’orateur. Et pourquoi dire aux électeurs qu’on a eu peur en 1840 ? Avec 900,000 baïonnettes françaises ! Mauvaise plaisanterie ! M. Jacqueminot n’a pas eu peur. Il le répéterait vingt fois, que nul ne le croirait. Aussi n’a-t-il pas gardé son sérieux en le disant, et les électeurs ont ri comme lui de ces étranges paroles. Ils auraient pu demander : De qui se moque-t-on ici ? Enfin, en parlant de la dotation, le candidat s’est encore fourvoyé. Tout ce qu’il a su trouver pour la justifier, c’est d’affirmer que la dotation aurait été dépensée à Paris. Pauvre raison ! M. Jacqueminot le sait bien, et en tout cas son gendre, M. Duchâtel, qui est du petit nombre d’hommes auxquels on peut sans rire décerner le titre d’économistes, lui aurait dit qu’une folle dépense ne serait pas moins folle pour être faite dans Paris.