Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/185

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morales, était hors d’état de venir en aide à son époux. Et ne croyez pas que Manette eût une de ces organisations impassibles que rien n’ébranle et ne rebute ; loin de là, le spectacle hideux qu’elle avait sous les yeux eût été contagieux pour elle, si elle n’eût été préservée par l’ardeur de son dévouement. Seule en face du malheureux épileptique, qui la couvrait de son écume, elle le contenait, l’apaisait, et ne s’en séparait pas qu’elle ne l’eut remis, calmé et soulagé, dans son lit. Il mourut, et elle fut seule encore à recueillir son dernier soupir et à s’occuper de sa sépulture.

Souffrante et malade elle-même, la voilà restée avec la fille de ses premiers maîtres, la veuve, Lhoste, et sa petite fille. Mais, comme si la Providence se fût complue à montrer dans Manette toute la beauté du cœur humain lorsque le dévouement l’inspire, de nouvelles et plus rudes épreuves l’attendaient. Mme Lhoste, atteinte d’une paralysie au cerveau, tombe en enfance ; le sentiment que Manette lui portait semble alors changer de nature. Il devient celui d’une mère. Même tendresse, même sollicitude dans tous les instans. Elle lève, habille Mme Lhoste, la couche, la fait manger, ne lui adresse que d’affectueuses ou compatissantes paroles ; heureuse lorsqu’elle peut ramener le sourire sur ces lèvres, si tristement inanimées, par quelque innocent artifice, ou par un de ces refrains mélodieux qu’elle lui chante et que sa maîtresse aimait autrefois. C’est en portant Mme Lhoste dans ses bras et la replaçant dans son lit, que Manette sentit en elle soudainement un craquement, une douleur : elle était estropiée pour le reste de ses jours. Cette pieuse et admirable fille ferma encore les yeux de Mme Lhoste : c’était la quatrième personne de cette famille infortunée qu’elle déposait dans la tombe, après lui avoir consacré son existence ici-bas, la quatrième quelle rendait à Dieu, et, si j’ose le dire, qu’elle n’aurait jamais rendue qu’à lui. Mais sa mission n’était pas achevée. Cette même personne qui avait cru à l’argent le pouvoir d’enlever Manette aux objets de son dévouement, en apprenait la mort de Mme Lhoste, crut le moment favorable, et renouvela ses propositions. « Vous êtes libre maintenant, fit-elle dire à Manette. — Libre ! répondit celle-ci : la fille de ma maîtresse n’existe-t-elle pas encore ? Moins que jamais je m’appartiens, puisque je suis son seul soutien. »

Manette se consacra en effet à l’éducation de cet enfant, dernier rejeton de deux générations dont elle avait été l’ange gardien. Aujourd’hui encore, et âgée de cinquante-deux ans, elle poursuit cette même tache ; elle élève Mme Lhoste et dirige son éducation avec un succès que le ciel lui devait bien pour récompense. Me serait-il permis de m’arrêter un moment en terminant ce récit, pour contempler cette série de belles actions, de sublimes vertus, qui pendant trente-six ans ont rempli la carrière d’une pauvre fille obscure et ignorée ? Plus nous chercherons en nous-mêmes, plus nous irons jusqu’au fond de notre nature morale, et plus nous constaterons qu’il n’est pas donné à l’humanité d’atteindre plus haut que Madelaine Saulnier et Manette ne sont arrivées par leurs vertus. Et pourtant, messieurs, sans M. de Monthyon, sans