Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/196

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le même cri ? Caleb Williams annonce la mort de la féodalité, comme Werther présage la chute des distinctions sociales. Godwin écrit l’épitaphe du point d’honneur, comme Rousseau, dans son prétendu roman d’Émile, épopée pédagogique et code de morale nouvelle, annonçait, quelques années plus tôt, la mort de toutes les coutumes et la dissolution des vieux liens de l’habitude et des mœurs.

Déjà un ecclésiastique protestant, de race irlandaise, que j’ai nommé en le caractérisant, avait pressenti l’orage, et, fuyant lestement les études sérieuses et les investigations théologiques, s’était réfugié dans le caprice, la bonne humeur et l’amour égoïste de sa propre fantaisie. Le mot des anciens : indulgere genio, caractérise parfaitement Sterne. Il est le bouffon du roi, bouffon mélancolique, usant de sa charte de liberté pour pleurer aujourd’hui, rire demain ; pleurer sentimentalement comme Richardson et Mackenzie, rire comme Fielding et Rabelais ; dévoiler, comme les puritains, les petits malheurs et les petits bonheurs de la vie ; se moquer, avec leurs adversaires, de l’hypocrisie et des tartuffes, tantôt à droite, tantôt à gauche : génie mêlé et extraordinaire, souvent affecté, jamais naïf, et cachant au fond et à la racine de son esprit un souverain mépris des hommes.

Voilà donc un nouvel élément introduit dans le monde littéraire anglais, non pas le désespoir, mais l’ennui ; un petit nuage précurseur qui annonce la tempête, une crainte vague sur la solidité et la durée de la société telle qu’elle est, un commencement de dégoût, accru par les obsessions morales de la rigidité puritaine. Le parloir de cèdre de miss Harlowe avait plus d’un modèle en Angleterre, et c’était chose estimable sans doute que cette vie, mais parfaitement et légitimement ennuyeuse. Quelques amateurs commencèrent donc à se rejeter sur le passé, qu’ils jugeaient avec raison plus amusant et plus pittoresque, à fouiller les vieux châteaux pour y trouver de vieux meubles plus ornés et plus baroques que l’ameublement de Clarisse, les vieux livres pour échapper aux éternels sermons de Grandisson et de Paméla, et les vieilles mœurs féodales pour sortir de la cadence régulière et continue qui conduisait pesamment le menuet de la société calviniste.

Un homme de cour, fort ennemi de ce monde sévère et pédant, qui priait et menaçait au fond de la société anglaise, Walpole, homme de mœurs raffinées et blasées, s’amusa, pour passer le temps, à ramasser mille brimborions antiques dont il meubla son château. Comme on admirait ses curiosités, il lui vint à l’esprit d’en meubler