Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/405

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reur, les trois cents Epirotes demandèrent et obtinrent, pour prix de leur courage, d’aller défendre contre ces troupes un village grec voisin de la ville ; la défense de ce village, contre leurs anciens camarades, leur coûta plus d’hommes qu’ils n’en avaient perdu à l’assaut même du couvent. L’armée s’achemina enfin à travers la Mirdita, où les chrétiens, intéressés à laisser les musulmans s’entredétruire, laissèrent libres tous les passages, et au milieu de l’hiver Skadar se trouva bloquée. Le débonnaire Moustaï avait perdu ses goûts belliqueux ; il apprenait le français, et croyait au-dessous de lui de lutter comme un barbare. Il capitula donc et mérita sa grace en dévoilant les plans du vice-roi d’Égypte, qui soldait tous les rebelles d’Albanie, et avec son or faisait ainsi, loin de son territoire, la guerre au grand-visir, impatient de marcher vers le Nil. Gracié, mais destitué, le vieillard partit pour Stamboul, et au printemps de 1832 les taktiki, en pantalons à la franque, montèrent, au grand scandale des Mirdites, l’escalier sacré du Rosapha.

Ce grand événement fut le signal d’une transformation soudaine pour l’Albanie Au nom de la civilisation européenne, le vainqueur décréta la destruction par la mine de tous les donjons féodaux du pays ; de Skadar à Janina et d’Arta à Durazzo, tous les vieux remparts sautèrent. A la vue des débris fumans de leurs koulas, les châtelains musulmans dépossédés disaient, les larmes aux yeux : « Notre temps est passé ; Dieu seul est grand ! » et ils mettaient des livres français aux mains de leurs enfans pour assurer leur avenir dans le nizam, croyant leur donner par là le secret de l’ère nouvelle qui commençait pour l’Orient. Le grand-visir rêvait des réformes utiles ; il régularisa les impôts, promit aux rayas chrétiens qu’ils ne paieraient plus annuellement que soixante piastres par ménage, que leurs villages s’administreraient eux-mêmes, sans l’intervention des musulmans. Mais, pendant l’année qu’il employa à réorganiser l’Albanie, la Syrie tomba au pouvoir du vice-roi d’Égypte. Appelé trop tard contre lui, Mehmet-Rechid passa en Asie avec une foule d’Albanais, trouva l’armée ottomane déjà démoralisée, fut vaincu et fait prisonnier. Ses vieilles bandes, dont il était adoré et qui l’appelaient leur papa, le pleurèrent sans pouvoir le venger, et avec le vainqueur des Chkipetars s’éclipsa probablement pour toujours la fortune des Osmanlis.

Dès la fin de 1833, tout l’ordre factice importé en Albanie par le grand-visir avait disparu, et en 1834 l’anarchie recommença plus terrible que jamais dans ce malheureux pays, qui en vint à regretter les temps prospères d’Ali-Pacha. Au moins alors n’avions-nous qu’un