Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/663

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pendante comme nation, elle sera forcée de suivre en toute occasion la politique de son alliée ; tôt ou tard même, elle finira par se fondre tout-à-fait dans la grande unité française, et ce qui est aujourd’hui un royaume ne formera plus que quelques départemens. A ces deux objections la réponse n’est pas difficile.

Premièrement, il est vrai que la Belgique ne sera pas complètement indépendante, tant qu’elle sera commercialement unie avec la France ; mais pourquoi ne sera-t-elle pas indépendante ? Parce que son intérêt sera de ne pas l’être. Du jour où son intérêt serait de se séparer, elle se séparerait. Nous savons bien que cela n’arrivera jamais, parce que ce ne sera jamais utile, mais enfin ce sera toujours possible. La Belgique croit-elle d’ailleurs être aujourd’hui complètement indépendante de la France ? Les 120 millions d’échanges qui ont lieu tous les ans entre les deux pays ne sont-ils pas déjà un lien assez étroit ? Toute l’histoire de la Belgique, comme nation, ne lui fait-elle pas une nécessité de s’appuyer sur la France ? Que serait la Belgique sans la France ? Que deviendrait-elle le jour où elle se séparerait de nous ? De deux choses l’une, ou elle doit se couvrir de l’épée de la France, ou elle doit s’exposer la première aux coups de cette épée. Son choix ne peut être douteux.

Secondement, il n’est pas exact que l’union commerciale dût nécessairement amener la fusion politique. Le gouvernement français a prouvé qu’il ne voulait pas réunir la Belgique à la France. Il a tout fait au contraire pour constituer la nationalité belge, et il a eu raison. L’intérêt de la France n’est pas de s’incorporer la Belgique. D’abord cette incorporation ne pourrait avoir lieu sans une guerre européenne, et notre temps ne veut pas de guerre. Ensuite il v a entre l’esprit belge et l’esprit français des différences notables qui ne tarderaient pas à créer des tiraillemens. Les Belges ont de vieilles franchises municipales qui ne seraient pas en rapport avec notre système de centralisation ; le clergé a chez eux une puissance et une organisation qui seraient aussi incompatibles avec nos institutions qu’avec nos mœurs. Ajoutons, puisqu’il faut tout dire, qu’ils poussent encore plus loin que nous quelques-uns de nos défauts, la mobilité, la turbulence, l’esprit d’opposition, et qu’il serait peut-être imprudent d’apporter un pareil contingent aux causes de division et de discorde qui ne sont déjà que trop nombreuses parmi nous.

Dans le cas d’un démêlé de la France avec l’Europe, il nous serait surtout avantageux d’avoir, entre nous et une partie de nos ennemis, un pays neutre dont nous n’aurions point à craindre d’agression, et dont le territoire ne pût être violé sans une atteinte manifeste au droit des gens. La conservation de ce bouclier vaudrait mieux pour nous qu’une armée de cent mille hommes achetée au prix d’un contact plus immédiat avec l’Europe.

Il ne s’agit donc, en réalité pour la Belgique que de s’assurer les bienfaits de sa position politique actuelle, position unique, et dont elle ne paraît pas sentir assez les avantages. Pendant la paix, elle doublerait les bénéfices qu’elle fait aujourd’hui avec nous ; pendant la guerre, elle serait neutre et