Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/700

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me prêter, pour débrouiller le chaos de ma bibliothèque, sinon votre main, du moins votre œil ; un peu de lecture et de copie, un peu de conversation et de bonne humeur, voilà tout ce que je réclame de vous ; vous ne sauriez comprendre quel baume votre arrivée va m’apporter, tant pour mes pauvres yeux à moitié perdus que pour le reste de mon corps déjà brisé par le destin. »

En le voyant, Spazier ne put se défendre d’une émotion profonde ; il le trouva gisant sur un sofa dans sa chambre d’études toute garnie de rideaux verts, le corps affaissé, l’œil éteint, enveloppé dans une large pelisse et des coussins aux pieds. « Mon pauvre ami, s’écria Jean-Paul d’une voix pleine de larmes en lui offrant sa main, le ciel étend sur moi, pour me punir, deux verges cruelles dont l’une est un véritable knout. N’importe, puisque vous voilà, je me sens déjà mieux ; nous avons tant à parler ensemble ! » Et là-dessus il se mit à lui conter son état, ses espérances, la joie que sa venue lui causait, jusqu’au moment où sa femme, redoutant pour lui les émotions de la journée, vint l’interrompre et le forcer à prendre du repos. Dès le lendemain, Jean-Paul n’eut garde de laisser échapper l’heure du travail. Après avoir communiqué à son neveu ses plans pour la distribution et l’ordonnance générale de son œuvre, on passa à l’examen des parties. Spazier lisait à voix haute, s’arrêtant chaque fois qu’une difficulté se présentait. Les rapides progrès qu’on fit en ce genre de travail, la manière tout imprévue dont furent écartés des obstacles qui lui semblaient naguère insurmontables, vinrent distraire Jean-Paul des tristes réalités du présent, de l’inactivité déplorable où son infirmité le tenait, et le reporter au milieu des occupations intellectuelles de sa vie entière. Déjà les idées et les projets se présentaient en foule, les matériaux s’amoncelaient dans son esprit, il ne parlait plus que de faire ou refaire ; c’était comme un regain de jeunesse et d’imagination qu’il sentait en lui. L’après-midi, il passait de sa chambre dans l’appartement de sa femme, dans les premiers temps en s’appuyant sur son bâton de bois de rose, le compagnon fidèle de ses promenades, vers la fin en se faisant pousser sur un fauteuil à roues ; là commençaient d’ordinaire ses lectures favorites, tantôt la Psychologie de Herbart, tantôt les Idées de Herder, son livre accoutumé, auquel il revenait toujours, et qu’il cherchait en s’éveillant, lorsqu’après une grande contention d’esprit il s’était laissé aller un moment au sommeil. Ensuite venaient les gazettes politiques, les extraits, et ses propres observations dont il s’amusait à dicter quelques-unes dans le plus curieux mélange de sérieux et de comique. Aux heures