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de la lecture, qui se prolongeaient d’habitude jusqu’au soir, succédaient les heures que nous avons vues désignées par ces mots : « un peu de causerie et de bonne humeur. »

La conversation de Jean-Paul était, pour quiconque prétendait s’y livrer en conscience, un travail à suer sang et eau, un véritable casse-tête. Les idées se pressaient en lui de telle sorte que sa langue finissait par ne plus en être maîtresse, et n’avait que le temps de les traduire en images, en métaphores ; c’était une fulguration perpétuelle, un feu roulant d’éclairs qui devaient à la longue vous éblouir et produire sur votre esprit l’effet bizarre d’un kaléidoscope. Du reste, le style de Jean-Paul indiquerait au besoin, j’imagine, quel était le procédé de sa conversation. Les défauts qu’on reproche à ses livres devaient se rencontrer dans son langage en plus grand nombre sans doute. Et cette phraséologie, si luxuriante encore, si touffue, si encombrée en tous endroits d’herbes grimpantes et parasites, donnera nécessairement une assez juste idée de ce que devait être son improvisation dans ces derniers temps. A force de s’entendre répéter qu’on ne le comprenait pas, il avait fini par se décider â exposer lui-même sa pensée, par traduire en quelque sorte son image en langue vulgaire, au moyen de certaines formules explicatives qui, au dire des gens, ne laissaient pas que d’ajouter encore à l’originalité humoristique de sa conversation. -Cependant, sa vue s’affaiblissait de plus en plus, et, huit jours avant sa mort, les ténèbres l’enveloppaient complètement. Les personnes qui le fréquentaient à cette époque disent toutes qu’il supporta cette dernière épreuve avec une douce résignation, un calme, une sérénité où l’influence de la musique ne resta pas étrangère ; car, ce qu’on ignore sans doute, c’est que Jean-Paul était un pianiste distingué, et qu’il aimait passionnément l’art divin de Mozart et de Beethoven. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir son journal. J’y trouve ce passage, à la date du mois d’avril 1808 : « Rien ne m’agite et ne m’épuise comme l’improvisation au piano ; toutes les sensations émoussées, tous les esprits se réveillent alors et remontent. Ma main, ni mes yeux, ni mon cœur, ne connaissent plus de bornes. Puis je termine par une de ces phrases qu’on aime et qui vous reviennent éternellement, mais dont l’empire vous écrase. Lorsque j’improvise long-temps au piano, il m’arrive de pleurer à chaudes larmes, sans pouvoir définir à quel sujet ; la musique me pénètre à fond, et toujours plus à fond dans l’oreille et, le cœur, et les larmes sont pour moi l’ivresse la plus forte, mais la plus énervante. » Parfois il s’asseyait encore au clavier, plus souvent il