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le paradis entre les deux apôtres ses guides, qui marchent d’un pas immobile, gressu immobili ambulantes, à travers une lumière croissante, ce tableau des saints tournés tous avec adoration vers l’orient, et plus loin ces vingt-quatre vieillards assis sur des trônes et les yeux levés aussi vers l’orient, à l’orient enfin cette immense clarté en qui résident toute couleur précieuse et tout bonheur ineffable, c’est-à-dire le Dieu éternel ; tout cela n’est pas sans une certaine poésie, rare au IXe siècle, et qui ne serait pas indigne d’Alighieri. Mais encore une fois c’est là l’exception. — Ce qu’il y a de plus frappant dans les visions d’alors, c’est qu’elles ont pour héros des contemporains. Évidemment la foi à ces sortes de fictions était facile et générale, et jamais le mot du sermon de saint Chrysostôme ne semble avoir été plus applicable. Si quelqu’un sortait de chez les morts, tous ses récits seraient crus. Autrement on n’eût pas manqué d’attribuer à de saints personnages du passé, de glisser sous la grave autorité de leur nom, toutes ces inventions infernales. La précaution était facile à prendre : personne ne sentit le besoin d’y avoir recours, et de transporter ces merveilles dans les commodes lointains de l’histoire. Les imaginations, on le comprend, étaient bien autrement ébranlées encore quand on leur désignait, non plus seulement dans les livres, mais dans leur temps, tout à côté, dans le pays, dans la ville même, ces visionnaires authentiques desquels on disait sans doute, comme les femmes de Ravenne à la vue de Dante : « Voilà l’homme qui revient de l’enfer. »

Ainsi la crédulité atteint son apogée dans les années de ténèbres qui succèdent à la grande ère de Charlemagne. La fécondité des visionnaires disparaît même au Xe siècle. L’ange de la mort semble étendre un instant ses ailes sur la société européenne. Des générations tout entières, prenant au sérieux les fantasmagories infernales qui ont successivement passé sous nos regards, croient à la fin prochaine du monde et attendent avec terreur le moment suprême. Termino mundi appropinquante, des chartes, des lettres sont ainsi datées. La croyance des inillenaires est devenue un lieu commun de chronologie. Il semble qu’alors l’humanité elle-même ayant le pied dans la tombe, personne, sous cette impression générale et profonde, n’ose plus se risquer, du sein de la vie présente, au dangereux pèlerinage de la vie future. C’est une halte des légendaires.


VI. – VOYAGE DE SAINT BRENDAN. – SERMON DE GREGOIRE VII. – LE MOINE ALBERIC. — LA CAVERNE DE SAINT PATRICE. – TIMARION.

Au XIe siècle, les visions commencent à reparaître. La première qui se présente a précisément le caractère dont nous avons noté l’absence dans l’époque antérieure. La foi populaire devenant quelque peu rebelle avec l’âge, on se hâta de mettre sur le compte de morts respectés ce qu’on n’osait plus dire en son propre nom ; en s’empara des traditions analogues, des traditions des vieux temps, pour les développer dans des rédactions nouvelles. C’est ainsi