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même de ce grand génie poétique ? Assurément, si on considère le sol, pour ainsi dire, de la culture littéraire du moyen-âge, on voit peu à peu s’établir comme un double courant qui vient féconder ces plages arides et jonchées des débris de la civilisation romaine. L’un sort du monde germanique et de la Scandinavie pour apporter à la vieille Europe cette poésie originale et barbare qu’on retrouve dans les Eddas et dans les Niebelungen ; l’autre nous arrive de Bagdad avec les féeries, avec les splendeurs inattendues de la littérature arabe. Dante, sans nul doute, a profité de l’influence générale que cette nouvelle et double révélation poétique avait déjà exercée de son temps ; mais il n’en a rien tiré individuellement, directement. Le propre de son talent, ou, si l’on veut, de sa méthode, c’est de s’enfermer dans l’ancien monde, dans la Rome impériale devenue la Rome pontificale. Son livre ressemble à ces temples des anciens dieux changés en églises ; le poète s’agenouille au pied de la croix, mais il est aussi en contemplation devant l’adorable beauté de l’art païen. C’est Virgile qui le guide dans son pèlerinage catholique : les véritables tendances de Dante éclatent ici manifestement ; par son culte pour l’antiquité, il fait présager la renaissance ; par la donnée pieuse de son poème, il résume les croyances du moyen-âge. Ces statues de Janus, qu’il pouvait contempler dans les ruines italiennes et qu’allaient bientôt recueillir les musées des Médicis, semblent lui avoir fait envie ; comme elles, il a les regards tournés en même temps vers le passé et vers l’avenir.


VII – ENVAHISSEMENT DU GROTESQUE PAR LES TROUVERES. – ADAM DE ROS. — RUTEFEUF. — RAOUL DE HOUDAN. — FABLIAUX.

Dante a commencé son poème à la fin du XIIIe siècle ; or, au XVIIIe siècle, s’ouvre précisément une ère nouvelle. Il y a comme un temps d’arrêt dans les visions, comme un moment de silence solennel avant la venue d’Alighieri. Les moines sont dépossédés par les trouvères. Dorénavant, au lieu d’être le résultat d’hallucinations sincères, ou de servir d’instrument aux ruses politiques, les pèlerinages dans l’autre monde deviennent de simples thèmes littéraires.

L’esprit narquois et trivial des trouvères venait de faire la satire de la vie dans le Roman de Renart. Pour continuer cette œuvre, il lui suffit de s’emparer des visions, car rien n’est si facile que de railler ce monde-ci en parlant de l’autre. Comme l’imagination d’ailleurs n’était pas le propre de ces poètes de la langue d’oïl, ils durent naturellement se saisir dès l’abord d’un cadre aussi commode et aussi anciennement populaire. On devine quelles transformations va subir la vision en passant ainsi du cloître dans la rue, de la langue officielle de l’église dans les patois vulgaires : -le familier se substituera au sérieux, la satire à la menace, la plaisanterie burlesque à la terreur. Il n’y a pas à s’y tromper, c’est l’esprit des temps nouveaux, c’est le scepticisme futur qui commence à apparaître, sans qu’on le devine, sous cette