Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/743

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cher sous ces récits étranges, sous cet appareil souvent symbolique, les plus graves, les plus légitimes préoccupations de l’esprit humain dans les âges qui nous séparent de l’antiquité, on peut, en s’en tenant à la poésie seulement, déduire de là, par rapport aux origines des grandes ouvres épiques, par rapport à la Divine Comédie surtout, des conséquences auxquelles l’histoire littéraire doit accorder leur place, une place notable.

La question des épopées, si vivement et si fréquemment débattue par la critique moderne, ne peut-elle pas recevoir quelque profit du tableau que nous avons vu se dérouler sous nos yeux ? On sait maintenant, par un exemple considérable (quel est le nom à côté duquel ne pourrait être cité celui de Dante ?), on sait comment derrière chaque grand poète primitif il y a des générations oubliées, pour ainsi dire, qui ont préludé aux mêmes harmonies, qui ont préparé le concert. Ces couvres capitales, qui apparaissent çà et là aux heures solennelles et chez les nations privilégiées, sont comme ces moissons des champs de bataille, qui croissent fécondées par les morts. Dante explique Homère. Au lien de l’inspiration religieuse, mettez l’inspiration nationale, et vous saurez comment s’est faite l’Iliade ; seulement la trace des rapsodes a disparu, tandis que celle des légendaires est encore accessible à l’érudition. Ces deux poètes ont eu en quelque sorte pour collaborateurs et pour soutiens les temps qui les ont précédés et leur siècle même ; l’un a redit ce que les Grecs pensaient de la vie publique, l’autre ce que les hommes du moyen-âge pensaient de la vie future. Sont-ils moins grands pour cela ? C’est au contraire un privilège qui ne s’accorde qu’à de bien rares intervalles et à des génies tout-à-fait exceptionnels. Pour s’emparer à leur profit de l’inspiration générale, pour être les interprètes des sentimens et des passions d’une grande époque, pour faire ainsi de la littérature qui devienne de l’histoire, les poètes doivent être marqués au front.

Ce spectacle a sa moralité ; n’y a-t-il pas là, en effet, en dehors des noms propres, quelque chose de vraiment grandiose par la simplicité même ? Dans l’ordre esthétique, la poésie est la première de toutes les puissances données à l’homme. Elle est à l’éternel beau ce qu’est la vertu à l’éternel bien, ce qu’est la haute métaphysique à l’éternel vrai, c’est-à-dire un rayon échappé d’en haut ; elle nous rapproche de Dieu. Eh bien ! Dieu, qui partout est le dispensateur du génie et qui l’aime, n’a pas voulu que les faibles, que les petits fussent tout-à-fait déshérités de ce don sublime. Aussi, dans ces grandes couvres poétiques qui ouvrent les ères littéraires, toute une foule anonyme semble avoir sa part. C’est pour ces inconnus, éclaireurs prédestinés à l’oubli, qu’est la plus rude tâche ; ils tracent instinctivement les voies à une sorte de conquérant au profit de qui ils n’auront qu’à abdiquer un jour ; ils préparent à grand’peine le métal qui sera marqué plus tard à une autre et définitive empreinte ; car, une fois les tentatives épuisées, arrive l’homme de génie. Aussitôt il s’empare de tous ces élémens dispersés et leur imprime cette unité imposante qui équivaut à la création. Et alors, qu’on nie passe l’expression, on ne