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de curiosité sombre et jalouse qui en modéra l’expansion, tout en en redoublant l’amertume. Mme de Beaumeillant vivante, il avait étouffé ce sentiment étrange qu’il n’osait pas alors s’expliquer à lui-même ; morte, il s’y livra tout entier, et, resté seul dans ce château désert, il se prit à sonder avec une avide anxiété le mystère dont Mme de Beaumeillant venait d’emporter le secret au tombeau. Mais que pouvait-il y comprendre ? Élevé dans la solitude, il n’avait connu qu’un amour ; sa mère avait été tout le poème de sa jeunesse. Aucune peinture des passions mauvaises n’était parvenue jusqu’à lui ; il n’avait lu que quelques livres, récits honnêtes, imprégnés à chaque page du parfum des chastes tendresses. Vainement donc il fouilla l’inconnu, vainement il l’interrogea ; seulement une voix lui cria que la mort de sa mère lui laissait un être à haïr. Il avait recueilli sur les lèvres de la mourante le nom qui s’en était échappé à l’heure suprême : il enferma ce nom dans son cœur et l’y scella du poids de sa haine. Pourquoi ? Il n’aurait pu le dire. Mais ce nom, il le lisait partout ; la nuit, il l’entendait résonner en notes lugubres et se mêler aux plaintes du vent ; dans ses rêves, il le voyait s’animer, prendre un corps et se dresser comme un fantôme vers lequel il tendait les bras, en lui redemandant d’une voix éperdue l’amour et la vie de sa mère. Ce devint une préoccupation incessante, une obsession de tous les instans. Sa douleur, au lieu de s’amollir, prit un caractère sauvage et presque farouche, mélange de regrets jaloux, de tendresse blessée et de sombre mélancolie. Ce n’était pas son fils, il le savait, hélas ! que la mourante avait ardemment pressé sur son sein ; il l’avait perdue deux fois du même coup ; il la pleurait morte et vivante, lui, cependant, qui n’avait aimé qu’elle ! Il l’avait aimée, non de cette affection paisible qui s’assied au foyer des familles, mais de cet amour poétique et charmant que les amans connaissent seuls. Absente, il la suivait d’une pensée inquiète et déjà troublée ; chaque retour était une fête qui embaumait ses souvenirs ; il l’avait aimée moins comme un fils que comme un amant, ou plutôt dans l’amour du fils s’était fondu cet amour sans but qui, au matin de l’existence, tourmente toute jeunesse. Mme de Beaumeillant étant morte avant que l’âge et l’habitude eussent amorti les sentimens de Richard, l’imagination passionnée de cet enfant avait dû passer tout entière dans son désespoir. Quand la nuit brunissait les campagnes, il gagnait l’asile où reposaient les restes chéris, et là il s’oubliait de longues heures, s’attendrissant d’abord sur cette destinée si tôt ensevelie, pleurant sur elle et sur lui-même, mais retombant bientôt dans l’abîme des réflexions où le