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RICHARD.

ramenait toujours, par une pente irrésistible, le curieux instinct de sa douleur. À cet instinct, qui l’aiguillonnait sans cesse et ne laissait ni paix ni trêve à son esprit, s’ajoutait, à l’insu de Richard, une autre curiosité, non moins âpre et non moins ardente, la curiosité de la vie, un dévorant désir d’apprendre et de connaître, une brûlante impatience de déchirer le voile qui lui cachait encore les prochains horizons.

Il y avait un an qu’il vivait ainsi dans cette fièvre curieuse et jalouse, lorsqu’il se décida, par une résolution désespérée, à pénétrer dans ce mystère qu’il avait creusé vainement jusqu’alors.

Quelques jours avant sa mort. Mme de Beaumeillant avait profité d’un reste de forces expirantes pour brûler un grand nombre de lettres et de papiers. À sa dernière heure, elle se rappela que le sacrifice n’était pas complet, et, sentant sa fin prochaine, elle confia à son fils le soin de livrer aux flammes une cassette qu’elle lui désigna. Richard remit au lendemain l’accomplissement de ce devoir ; mais des jours s’écoulèrent sans qu’il y songeât, et lorsque enfin il tint entre ses mains cette cassette, prêt à l’anéantir, il en fut empêché par une puissance invisible, et, chaque fois qu’il y revint, la même force l’enchaîna. À la longue, cette cassette exerça sur lui d’étranges influences ; on eût dit qu’il s’en échappait un fluide qui l’attirait, une voix qui le charmait, un regard qui le fascinait. C’était un charme en effet, une fascination réelle. Il passait des heures entières à la couver d’un œil ardent, et il se surprenait parfois à promener sur elle une brûlante main. Un jour qu’il en trouva la clé, il la prit, la roula long-temps entre ses doigts par un mouvement convulsif, puis, d’un pas brusque et résolu, il alla droit au coffret, dont les cercles d’acier, reluisant au soleil, semblaient l’attirer fatalement, comme la lumière attire les phalènes ; mais il s’arrêta court, lança la clé dans le parc et s’enfuit avec épouvante. Depuis ce jour, il avait évité d’entrer, sous aucun prétexte, dans cette chambre. Cependant, par une de ces nuits où la folie apparaît à la douleur qui veille, par une de ces insomnies où tout ce qui souffre en nous revêt la forme d’un spectre menaçant, où le sang se consume, où le cerveau s’égare, où l’ame se dévore, Richard se leva. Des éclairs sillonnaient le ciel, la foudre roulait au loin, les arbres du parc mugissaient comme des flots sur une grève. Il sortit ; la pluie tombait en larges gouttes sur son front sans le rafraîchir. Il marchait, harcelé par ses pensées, comme un cerf par une meute. Il y avait juste un an que Mme de Beaumeillant avait succombé par une nuit pareille. De retour au