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RICHARD.

leurs ; vivre sans vous, n’était-ce pas vous être infidèle ! mon ami ! je ne vous en veux pas. Il m’est doux de mourir de mon amour, puisque vous n’avez pas voulu me laisser vivre du vôtre. Je n’ai qu’un regret à cette heure, c’est que ma mort ne trouble votre vie et ne vous soit une punition trop cruelle. Qu’est-ce après tout ? Une ame délaissée qui s’en va. Et pourtant, en songeant combien il vous eût fallu peu d’efforts pour la rendre heureuse, je ne puis m’empêcher de vous en vouloir un peu. Pardonnez à ces derniers regrets. Je souhaite bien ardemment que vous puissiez ignorer toujours ma fin prématurée ; je vous parle ici dans mon cœur ; ces lignes n’iront pas jusqu’à vous. Mais si jamais vous en étiez instruit, je vous supplie de ne pas en avoir trop de remords. Allez, tout cela est bien peu de chose. Je vous le demande, pour qui et pour quoi vivrais-je ? Il est bien décidé, n’est-ce pas ? que vous ne voulez plus de moi. Inutile à votre bonheur, que puis-je espérer sur la terre ? J’ai porté deux ans le deuil de votre amour ; je n’ai point failli à ma douleur ; maintenant, je puis partir. Dieu est bon : je suis calme, résignée, presque joyeuse. Il est pourtant des choses auxquelles ma pensée s’arrête malgré moi. Tenez, par exemple : il est certain que mon heure approche, demain sans doute j’aurai cessé d’exister. La fièvre a brûlé mes os ; mon sang épuisé n’arrivera bientôt plus à mon cœur ; ma vue se trouble, tout mon être s’affaisse, la main qui vous écrit est tremblante et déjà glacée. Eh bien ! vous pourriez d’un seul mot ce que Dieu ne pourrait pas sans vous, tromper la mort et me rendre à la vie. Vivre, je pourrais vivre encore ! Oh ! la vie, Évariste ! le soleil et l’azur des cieux ! les nuits étoilées et sereines ! le parfum des fleurs et l’ombrage des bois, tous ces biens me seraient rendus ! Un mot de vous suffirait pour cela, et ce mot, vous ne le direz pas. — Il n’y faut plus songer. Que votre volonté s’accomplisse ! Vous aurez été inflexible comme le destin. Oui, vous avez été cruel ; je ne crois pas que beaucoup d’hommes aient été pour de pauvres femmes aussi cruels que vous l’avez été pour cette pauvre abandonnée ! Où donc avez-vous pris ce féroce courage ? Saviez-vous, ami, qu’on en meurt ? Ah ! j’aurais bien voulu vous voir une fois encore pour vous demander pardon du mal que j’ai pu vous faire. Si vous avez souffert par moi, croyez que j’en suis innocente ; si j’ai péché vis-à-vis de vous, ce n’a jamais été, je vous jure, que par excès de tendresse. Je m’en irais tout-à-fait heureuse, si j’étais sûre de vous laisser de doux souvenirs, et cette conviction que je vous ai beaucoup aimé… »

Et, sur un feuillet détaché, ces mots à peine lisibles :