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La solitude est un mauvais compagnon de route. Toutefois les débuts du voyage ne furent pas sans quelque charme. Richard avait tant souffert de la gêne et de la contrainte que l’héritage maternel lui imposait vis-à-vis du monde, qu’il quitta Paris avec un sentiment de joie sauvage, pareille à celle que doit éprouver le prisonnier qui voit tomber ses fers. Une fois hors de France, l’air lui sembla plus pur et plus léger. Affranchi des lourdes préoccupations qui l’avaient si long-temps obsédé, il allait libre et presque joyeux. Là du moins, sur la terre étrangère, il n’avait point à redouter les curiosités blessantes, les traces douloureuses, les souvenirs irritans ; il ne craignait plus d’éveiller sous ses pas la honte de sa mère. Il ne tarda pas à subir d’heureuses influences. Le mouvement, la variété des lieux, les accidens du paysage, brisèrent le cours de ses pensées et le détournèrent forcément de lui-même. Le spectacle des cimes alpestres éleva son ame, l’agrandit et la détacha des choses de la terre. La contemplation de la nature, tout en exaltant sa douleur, l’épura et la dégagea du levain et de l’amertume qu’y avait mêlés le contact des hommes. À Rome, l’amour des arts, le culte du passé, l’étude des poètes, se partagèrent ses journées solitaires. Lorsqu’au printemps il partit pour Florence, il était calme, moins ulcéré, sinon guéri ; mais la fatalité voulut que le poids de sa destinée, un instant soulevé, retombât plus lourd que jamais sur son cœur et achevât de le meurtrir.

Un jour qu’il était allé visiter la Vallombreuse, à quelques milles de Florence, couché sur le versant du coteau, tandis que le soleil descendait à l’immense horizon, Richard rêvait de sa mère avec tristesse et avec amour, car elle était encore et toujours son unique pensée, sa préoccupation constante. Quand il fut l’heure de regagner la ville, il alla prendre congé des religieux et les remercier de leur franche hospitalité. Avant qu’il s’éloignât, un des frères lui remit un énorme registre, sur lequel les visiteurs de la chartreuse étaient priés d’écrire leurs noms et leurs impressions poétiques. Richard se prit à feuilleter ces archives dont les premières pages remontaient à plus de dix ans. Pour des milliers de noms obscurs, il s’y trouvait quelques noms célèbres ; quelques pensées gracieuses, quelques vers ingénieux, quelques réflexions profondes, étaient perdus dans un fouillis de niaiseries et de platitudes. Richard tournait machinalement les feuillets, quand tout d’un coup deux noms s’en détachèrent, le frappèrent aux yeux comme un double éclair et s’enfoncèrent comme une arme à deux tranchans dans son cœur.