Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/849

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Lamartine. Ce qui nous aurait étonnés, fort étonnés, c’est que l’auteur des Méditations et de la Chute d’un Ange eût persévéré dans la même voie, et consacré au parti conservateur ses forces et sa vie. Nous ne sommes certes pas de ceux qui cherchent à diminuer la valeur de l’homme dont ils ont perdu le concours et l’appui ; loin de nous la pensée d’en dénigrer le talent et d’en rabaisser le caractère. Le talent de M. de Lamartine est admirable, le caractère élevé. Ce qui manque à M. de Lamartine, c’est la juste proportion, c’est l’équilibre entre ses rares facultés. Il est avant tout homme d’imagination, d’une puissante, d’une irrésistible imagination, d’une imagination qui aspire sans cesse à l’inconnu, à l’infini ; dans le domaine de la politique comme dans celui de la poésie, également intolérante, également impérieuse, elle se livre avec la même audace à de nobles et périlleux élans. C’est là pour M. de Lamartine le principe de sa puissance, la cause de sa faiblesse. Dans un siècle où l’on croit si peu même ce qui est, M. de Lamartine croit avec ardeur à ce qui n’est pas et à ce qui ne petit être. Toute réalité le fatigue et l’ennuie. Il lui faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de tout supposer, de tout rêver. Que pouvait lui offrir de séduisant le parti conservateur avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un horizon dont les limites sont à dix pas de nous ? Que pouvait lui offrir un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu’il est aujourd’hui, de faire demain à peu près ce qu’il fait aujourd’hui ; un parti qui, content de ce qui est, n’admet qu’un progrès lent, graduel, sans bruit, sans éclat, sans dangers ? Évidemment ce n’est pas là le parti de M. de Lamartine. Il peut l’être aux jours du péril, nous nous plaisons à le reconnaître : M. de Lamartine a fait ses preuves. Mais dans les temps de calme et de repos, lorsque la victoire est assurée, lorsque les conservateurs reprennent cette confiance un peu indolente et dédaigneuse qui est naturelle aux vainqueurs, M. de Lamartine ne se sent pas à l’aise parmi eux ; c’est un poète condamné à ne plus lire que le Bulletin des lois. Avouons-le, la peine est dure, et M. de Lamartine a pu s’écrier : Où est donc pour moi la compensation ?

L’opposition, au contraire, lui offre quelque chose d’inconnu, un avenir couvert de nuages, percé par des éclairs ; si ce n’est l’infini, c’est du moins l’indéfini. C’est un champ sans limites assignables ; l’imagination peut y tout placer, y développer à son aise ses créations fantastiques ; il ne lui manque ni le temps ni l’espace. Et il y a cela de particulier que, lorsqu’il croira apercevoir des bornes, lorsque M. Barrot lui paraîtra trop positif, trop timide, trop gouvernemental, M. de Lamartine pourra se porter plus loin. Entre la frontière du centre gauche et l’extrême limite de l’extrême gauche, le champ est immense. L’imagination la plus hardie ne le parcourt pas d’un bond ni d’un jour.

M. de Lamartine ira-t-il jusqu’au bout ? Restera-t-il long-temps dans les rangs où il vient de se placer ? Pronostic difficile ! nous n’osons pas nous le permettre. Terminons par deux remarques qui nous paraissent également justes, et que la franchise de nos opinions nous commande de faire connaître.